FFR : l’intendance ne suit plus

« L’intendance suivra… »

Cette citation apocryphe de Charles de Gaulle illustre la place secondaire qu’aurait prétendûment toute fonction qui n’est pas le cœur d’une mission mais en soutient néanmoins l’exercice et en permet la réalisation. Les spécialistes de la stratégie militaire seront certainement les premiers à s’inscrire en faux. Et si l’intendance ne peut vous faire gagner la guerre, elle peut à coup sûr vous la faire perdre…

La fédération française de rugby n’en est peut-être pas à envisager le dépôt de bilan, mais l’examen de ses données comptables annuelles ne laisse guère de place à l’optimisme : naguère solide, la santé financière de la FFR est aujourd’hui très fragile et celle-ci ne peut plus, désormais, se permettre le moindre écart. Pire, des mesures d’économies devront être envisagées pour redresser la barre et assurer sa pérennité.

On peut faire dire beaucoup de choses aux chiffres, mais certainement pas prétendre, comme le fait Bernard Laporte, dont la gestion est mise en cause par l’actuelle direction, que « la fédération a été très bien gérée ». A l’appui de cette affirmation pour le moins lunaire, celui qui occupa les fonctions de président de la FFR durant sept longues années invoque le rapport établi au premier semestre 2023 par les inspections générales des finances et de la jeunesse et de des sports, missionnées par la ministre Oudéa Castera.

Ce qu’ignore ou feint d’ignorer Bernard Laporte, c’est que l’inspection ne consistait pas à examiner la qualité de sa gestion mais sa régularité. En d’autres termes, l’IGF n’a pas regardé l’opportunité des choix mais le respect des lois et règlements qui régissent le fonctionnement d’une fédération sportive. De nombreux commissaires aux comptes vous le diront : une entreprise peut respecter à la lettre les règles de provisionnement ou de passation d’un marché, et terminer en liquidation judiciaire. Pour ne pas avoir compris cette règle de base, l’équipe dirigeante de la FFR entre 2017 et 2023 a hypothéqué l’avenir, n’en déplaise à « Bernie ».

Certes, celui-ci n’est pas responsable de la crise COVID qui a vidé les stades et les caisses fédérales. Il n’est pas non plus à l’origine du projet de Grand Stade, dont l’arrêt – opportun – a généré des coûts non négligeables. En revanche, les choix de sponsoring, le manque de vigilance sur le contrat passé avec le Stade de France et l’impossibilité – non indemnisée – d’accueillir l’Irlande et l’Angleterre pour le Tournoi 2024, le train de vie de la fédération, sont autant d’exemples de décisions malavisées.

Et s’il a claironné avoir arraché l’organisation de la Coupe du monde 2023 au nez et à la barbe des Sud-Africains, Bernard Laporte est moins loquace aujourd’hui pour justifier l’inscription d’une provision pour risques et charges de 3,3 M€ au titre du GIE Hospitalités, en charge du programme éponyme de la compétition. Alors que celle-ci devait rapporter des millions à la fédération, on redoute aujourd’hui qu’elle ne pèse sur ses comptes.


A la clôture de l’exercice 2023, la FFR affiche un résultat net de 3,6 M€. Mais il faut savoir que cet excédent est dû à un résultat exceptionnel positif de 18,4 M€. Le résultat d’exploitation, qui restitue la réalité de l’exercice des missions de la fédération, est quant à lui négatif de 15,4M€.


La situation est grave, et les perspectives peu réjouissantes, comme en témoigne le retrait du partenaire historique de la FFR qu’est la GMF. Espérons que les mesures engagées par l’actuelle gouvernance permettront d’inverser la tendance. Et que les deux piliers de l’ovalie tricolores que sont le rugby amateur et les équipes de France, ne pâtiront pas de cette très mauvaise passe.

Nouveau départ

Fabien Galthié vient de livrer la première sélection du second cycle de son mandat de sélectionneur. Sauf catastrophe, il devrait disposer de quatre années supplémentaires pour tenter de faire remporter une coupe du monde au XV de France. Après la déception vécue à domicile, et l’élimination prématurée des Bleus en quarts-de-finale, il a fait face à de nombreuses critiques, en particulier sur ses choix de sélection. Et la dernière liste en date, réduite de 42 à 34 suite aux négociations menées par la FFR avec la LNR, ne fait pas exception.

Il est toujours délicat pour un sélectionneur de repartir sur un nouveau cycle, quel qu’ait été le résultat du précédent. En particulier se pose la question de la gestion du groupe sur lequel il s’est appuyé jusqu’à présent, dont la moyenne d’âge est suffisamment basse pour qu’un grand nombre des joueurs qui le composent puissent envisager de disputer la prochaine édition de la coupe du monde. Fabien Galthié a déjà prévenu qu’il opterait pour une forme de continuité, et la vingtaine de noms couchés sur sa liste de 34 en témoigne.

Parmi eux figurent les deux pré-retraités Uini Atonio et Romain Taofifenua, qui ont accepté de revenir sur leur décision prise à chaud en novembre dernier, et Paul Gabrillagues, plus vu en bleu depuis quatre ans. Leur présence ne doit pas seulement à leur talent. Le vivier de piliers droits et de deuxièmes-lignes « physiques » n’est en effet pas des plus riches actuellement et l’arrivée d’Emmanuel Meafou en potentiel numéro 5 ne change rien au fond. Reste que l’absence de Paul Willemse a été beaucoup commentée. Le trentenaire, sur lequel ne semble pas tabler Fabien Galthié pour 2027, a peut-être aussi fait les frais de son début de saison. Cette non sélection ravira certainement Bernard Laporte, dont on connait les liens d’amitiés avec le sélectionneur, qui pourra compter sur son deuxième-ligne durant la période des doublons. Quant à Posolo Tuilagi, son âge (19 ans) joue pour lui. Gageons qu’il fera son apparition à l’été avec la tournée éponyme qui est précisément programmée pour mettre le pied à l’étrier aux « cracks » en puissance.

S’il a clairement indiqué ne pas vouloir faire table rase du passé, Fabien Galthié n’en est pas moins ouvert à la nouveauté, comme l’illustre l’apparition de nouvelles têtes. Certaines n’étonnent guère, comme Nicolas Depoortere, trois-quarts centre aux allures de Yannick Jauzion ou Nolan Le Garrec qui, malgré son jeune âge (21 ans), n’en est pas moins programmé depuis longtemps pour occuper le numéro 9 des Bleus. L’absence de l’indéboulonnable Antoine Dupont lui permet de postuler au groupe des 34, alors que Maxime Lucu, le patron d’une UBB en pleine réussite, devrait endosser la tunique de titulaire.

Moins attendus, les Toulonnais Matthias Halagalu en deuxième-ligne et Esteban Abdadie, en troisième, voit sanctionnée leur belle éclosion en Top 14. Enfin, il faut signaler la surprise Antoine Gibert, qui coiffe un autre Antoine, Hastoy, dans la liste des demis. L’ouvreur du Racing92, qui a le même âge que son concurrent rochelais, devra profiter de la longue absence de Romain Ntamack pour faire ses preuves derrière l’actuellement incontournable Matthieu Jalibert.

On le sait, la gestion d’une sélection ne peut désormais reposer sur la seule stratégie des « hommes en forme ». Elle doit s’appuyer sur le temps long et prendre en compte l’apport de tel ou tel élément dans les schémas tactiques mis en place. C’est certainement à ce titre que Gaël Fickou et Melvyn Jaminet figurent dans la liste quand certains auraient vu d’autres noms, comme celui de Romain Buros. Les deux internationaux ne sont pas à leur meilleur, mais ils sont indispensables au sélectionneur. Au moins pour l’instant.

D’ici l’entrée en lice du XV de France, le 2 février prochain face à l’Irlande, une journée de Champions cup et une de Top 14 se seront déroulées. Au vu des joutes de la semaine dernière, il n’est malheureusement pas impossible que des blessures ne chamboulent la liste de Fabien Galthié. Mais il est tout aussi certain que la teneur n’en sera pas modifiée : pour ce nouveau départ, un audacieux mélange d’anciens (par l’expérience, surtout) et de novices devra donner l’impulsion initiale d’un groupe qu’il faudra patiemment façonner en vue d’atteindre ce qui reste, pour l’instant, l’inaccessible étoile d’une coupe du monde.

UBB, cette fois c’est la bonne ?

C’est indiscutablement l’équipe en forme du moment : l’Union Bordeaux-Bègles occupe la deuxième place du Top14, la première de sa poule de Champions Cup et se retrouve certainement sur le podium des discussions entre amateurs de rugby. Au vu de sa dynamique actuelle, certains, et en premier lieu ses supporters qui remplissent avec régularité le stade Chaban-Delmas jusqu’aux cintres, ne sont pas loin de lui prêter un destin de champion.

Faut-il pour autant s’enflammer ? La raison commande la prudence : l’UBB n’est pas encore qualifiée pour les 8èmes de finales de la Champions cup et il lui reste quatorze matchs de saison régulière avant de pouvoir envisager d’approcher le Bouclier de Brennus. Et force est de constater que depuis son accession à l’élite du rugby, il y a maintenant 12 ans, le club girondin a déçu plus souvent qu’à son tour en phases finales après avoir régulièrement suscité l’espoir chez ses supporters.

Pourtant, les raisons d’y croire sont nombreuses. En premier lieu le recrutement de Louis Bielle-Biarrey et de Damian Penaud a donné un sacré coup de fouet à l’attaque girondine, sans parler de l’affirmation de Romain Buros à l’arrière, qui complète un redoutable trident d’attaque. Ajoutons pour faire bonne mesure le retour en grâce de Yoram Moefana, l’installation de Nicolas Depoortere au centre et la forme olympique de la charnière internationale constituée de Maxime Lucu – le vrai patron de cette équipe – et Matthieu Jalibert. Pour résumer, et à peu de choses près, l’UBB aligne du numéro 9 au numéro 15 une quasi-équipe de France. Devant, les recrutements d’Adam Coleman, Marko Gazzotti, Peter Samu et Tevita Tatafu, pour ne citer que ces trois-là, ont apporté du sang neuf et permis de densifier un pack au sein duquel Ben Tameifuna s’impose comme un leader de poids.

L’UBB impressionne par sa faculté à marquer et sa facilité à jouer debout, imposant un rythme que ses adversaires ont souvent du mal à suivre, et qui lui permet d’être dangereuse jusqu’aux derniers instants des matchs, comme en témoignent ses victoires in-extremis à Oyonnax ou face à Bayonne.

Il reste cependant des interrogations sur un certain nombre de points. De manière générale, l’UBB a du mal à concrétiser certains temps forts et, plus encore, semble se compliquer la tâche en laissant régulièrement ses adverses dans la partie quand elle pourrait s’envoler au score. On l’a vu lors du match contre l’Aviron, entaché de maladresses qui ont coûté des points aux Bordelais.

Devant, la solidité en mêlée est parfois sujette à caution et l’imprécision de la touche devra être corrigée pour ne pas se mettre inutilement en difficulté. Dans le jeu courant, on peut s’interroger sur certains choix tactiques en cours de rencontre, qui privilégient la largeur du terrain plutôt que la puissance au près. Il est vrai qu’avec une cavalerie comme celle de l’UBB, la tentation du large est compréhensible…

Indéniablement, cette équipe présente de belles marges de progressions. Les deux prochaines journées de Champions cup nous en dirons plus sur sa capacité à franchir les paliers qui la séparent d’un premier titre majeur. Et plus encore les doublons qui se profilent avec le Tournoi des six nations. Car peut-être davantage que les progrès de l’équipe-type, c’est la profondeur du banc de l’UBB qui lui permettra de décrocher, enfin, la consécration qu’elle et ses supporters attendent depuis 2011.

Je t’aime, moi non plus

« Si les Bleus se plantent [lors du prochain Tournoi], Fabien Galthié va comprendre qu’il a été particulièrement verni jusque-là et que la récréation est finie. »

Ces propos, repris dans le quotidien Le Parisien, ont été tenus par un dirigeant de club professionnel de rugby qui, faisant preuve d’un courage proportionnel à sa hauteur de vue, a gardé l’anonymat. Ils témoignent de l’état d’esprit d’une partie des clubs du Top 14 quant à la relation qu’ils entretiennent avec l’équipe de France de rugby. Une relation d’amour-haine, où les intérêts particuliers semblent plus prompts à se manifester que le souci de dégager un profit collectif pour tous les acteurs du rugby tricolore.

Certains dirigeants partent d’un constat qu’ils érigent en alpha et oméga de leur relation au XV de France : étant les employeurs des joueurs internationaux, ils doivent décider de l’emploi du temps de ces derniers et, à les entendre, font une fleur à la fédération en acceptant de les mettre à sa disposition au-delà de la stricte fenêtre internationale qui donne la priorité au sélectionneur. Tous n’ont pas une approche aussi basique, mais tous la partagent à des degrés divers.

Ainsi, Ugo Mola, l’entraîneur de Toulouse, principal pourvoyeur des Bleus, se fend-il régulièrement d’une interview où un certain ressentiment semble percer derrière le langage policé et les reproches affleurer devant l’insupportable primauté accordée au XV de France. Primauté qui aura empêché son club de réaliser le doublé Brennus – Champions cup l’an passé…

La question de la mise à disposition des joueurs n’est pas nouvelle. Le prédécesseur de Mola, Guy Novès, était coutumier de sorties analogues, jusqu’à ce qu’il revête l’habit de sélectionneur et envisage les choses d’un point de vue un peu différent. Au-delà des efforts financiers consentis pour indemniser les clubs pourvoyeurs d’internationaux, les dirigeants ne paraissent pas s’émouvoir de la contradiction qu’il y a à embaucher des sélectionnés pour se plaindre ensuite qu’ils honorent ce statut. Et, naturellement, ils ne rechignent jamais à utiliser le renom de ces mêmes internationaux pour générer de l’attractivité et, partant, des revenus pour leurs clubs.

Les clubs, on nous l’a suffisamment répété, sont l’ADN du rugby français. Mais cet ADN n’a pas empêché la dérive des formations professionnelles qui, avec le professionnalisme, ont préféré recruter des joueurs étrangers plutôt que de faire confiance aux jeunes issus de leur centre de formation : l’amour du maillot est à géométrie variable en certaines circonstances. A cet égard, malgré ses imperfection, le système des JIFF a permis de remettre un peu d’ordre dans tout cela, tout en favorisant le XV de France. Gagnant-gagnant, en quelque sorte.

C’est cette recherche du « gagnant-gagnant » qui devrait prévaloir dans la relation entre les clubs pros et l’équipe nationale. Chacun se nourrit de l’autre. Il est normal que l’employeur d’un international puisse compter sur lui, en particulier dans les moments cruciaux d’une saison. Mais il est tout aussi normal que le club accepte le revers de la médaille et offre la possibilité à l’équipe nationale de performer le mieux possible. Les plus cyniques ajouteront que l’international d’une sélection qui a le vent en poupe vaut beaucoup plus cher à la revente qu’un joueur qui n’est plus appelé à revêtir le maillot national. Et quand Antoine Dupont ne joue pas avec le Stade toulousain, son maillot à la boutique d’Ernest-Wallon se vend quand-même très bien…

Sur la période 2019-2023, le sélectionneur du XV de France a bénéficié de conditions très favorables pour préparer la Coupe du monde, le fait que celle-ci soit organisée sur notre sol ayant joué en sa faveur. Il apparaît normal que la voilure soit quelque peu réduite aujourd’hui, même s’il serait dangereux de ne pas préserver autant que possible la qualité de la préparation des Bleus. Et si ce n’est malheureusement pas à l’ordre du jour, la question des modalités d’organisation du Top 14, et son calendrier démentiel, devrait elle aussi être posée. Quitte à froisser quelques intérêts particuliers.

La Champions cup à moitié vide

Cinq défaites, dont trois à domicile, un match nul et deux victoires, voilà le triste bilan de la première journée de Champions cup. C’est un constat d’évidence, les représentant du Top 14 ont connu une entrée en matière des plus poussives.

Rappelons que la nouvelle-nouvelle-nouvelle formule de la Champions Cup a réparti 24 clubs et franchises (ça en fait des champions !) dans quatre poules qualificatives de six. Les équipes disputeront quatre rencontres, deux à domicile et deux à l’extérieur. Les clubs et franchises d’un même championnat ne s’affronteront pas et il n’y aura pas de phases aller-retour. Les quatre formations les mieux classées se qualifieront pour les huitièmes de finales. Vous suivez ?

Il est évidemment trop tôt pour parler d’hypothèques sur les chances de qualification, mais il ne faut pas être sorti de polytechnique pour comprendre qu’un revers compromet au moins celles d’un huitième disputé sur son terrain. Sans parler de la difficulté de s’imposer à l’extérieur : une défaite, qui plus est à domicile, constitue donc un handicap de taille pour la suite de la compétition.

L’autoproclamé meilleur championnat du monde aura donc vu son finaliste 2023, le Stade rochelais, tenant de la Champions Cup, chuter devant le Leinster au terme d’un match où il aura fait preuve d’un manque de lucidité assez criant, préférant chercher l’essai plutôt que les points de pénalités tentables. Cédant peut-être à la tentation de châtier un adversaire dont il savait l’esprit plus que revanchard, les Rochelais ont répondu dans le défi, pas dans l’intelligence, ce qui n’est jamais une bonne idée au rugby, ce « jeu d’échecs disputés en courant », comme on a pu le dire doctement.

Le Stade toulousain a, quant à lui, donné le sourire à ses supporters en inscrivant plus de 50 points dans son match inaugural. Si le détenteur du Bouclier de Brennus a fait chanter le cuir malgré des conditions atmosphériques dégradées, et offert à Antoine Dupont l’occasion de moucher quelques nez pas très creux, il ne faut pas oublier qu’en face se présentait Cardiff et une ribambelle de jeunes joueurs inexpérimentés. Pas de quoi pavoiser, donc, pour le club haut-garonnais.

L’UBB peut certes s’enorgueillir d’avoir gagné en terres irlandaises, ce qui n’est jamais une formalité, mais sur le terrain du Connacht, la moins forte des provinces de la verte Erin. Attendons la prochaine rencontre face aux Anglais de Bristol pour en savoir un peu plus sur le potentiel européen du club bordelais. Bayonne, l’autre club français à avoir franchi la mer d’Irlande pour cette première journée, a accompli une forme d’exploit en réussissant le nul à Thomond Park, l’antre quasi-imprenable du Munster. On peut certainement parler d’exploit pour une formation qui découvrait la compétition et qui n’avait pas tout à fait envoyé sa formation « premium », selon l’expression aujourd’hui consacrée

Pour le reste, c’est déconvenue et compagnie, la palme revenant au Racing 92, emporté dans sa salle par le tourbillons offensif imposé par Marcus Smith, qu’on n’avait pas vu jouer ainsi depuis des lustres (avec zéro pas-de-l’oie de surcroît) et ses copains des Harlequins.

Est-ce l’impression laissée par les dernières phases finales de Champions cup et le sentiment que, malgré la défaite prématurée du XV de France en coupe du monde, le rugby tricolore semblait au-dessus de celui de nos amis Anglais, qui ont contribué à imaginer que cette première journée serait bien plus réussie ? A l’issue de ce week-end inaugural, le constat est clair : les Anglais ont tiré les premiers, et il va falloir travailler côté français pour revenir à des standards plus en accord avec des prétentions de domination européenne. Et ce d’autant plus que, de leur côté, les Irlandais du Leinster ont visiblement envie de mettre fin à leur série noire dans une compétition qui est, année après année, le véritable objectif de leur saison.

Le plaisir de retrouver les joutes internationales a été quelque peu gâché, le week-end dernier, par la pluie de mauvais résultats. Pour le moment, la Champions cup est à moitié vide. Espérons meilleure fortune dès vendredi (Bayonne – Glasgow) pour nos représentants et un ciel tricolore un peu moins chargé à l’issue de la deuxième journée.

Post tornamentum, rugbyman triste

Le week-end dernier, le Stade toulousain s’est nettement incliné devant le Stade français au terme d’une rencontre engagée mais plutôt à sens unique. A l’image de Thomas Ramos, titulaire approximatif à l’ouverture ou d’Antoine Dupont, remplaçant pas franchement décisif à la mêlée, les internationaux rouge-et-noir n’ont pas véritablement pesé. Les Toulousains ne sont pas les seuls à accuser le coup, mais les projecteurs se portent naturellement sur eux, qui forment le contingent le plus nombreux du XV de France.

Même si ce coup de moins bien est loin d’être généralisé (confer le sémillant Damian Penaud à l’UBB), force est de constater que la Coupe du monde n’est pas digérée chez un grand nombre de Bleus et que cette digestion difficile se remarque sur le terrain.

De là à considérer, comme le fait Marc Lièvremont, qu’Antoine Dupont est « revenu dans la norme », entendez « redevenu un joueur lambda » ?

Ce propos apparaît bigrement sévère, pour ne pas dire injuste de la part de quelqu’un qui, pourtant, sait bien l’impact d’un échec en coupe du monde. Même si pourrait-on faire perfidement remarquer, son rôle en phase finale 2011 a surtout consisté à apporter des bières à ses joueurs.

La lecture des interviews qu’ils ont accordés laisse peu de place au doute : les internationaux français apparaissent marqués par leur élimination prématurée de la compétition. Et si, pour certains, le retour en Top 14 a été vécu comme un bon moyen de tourner la page, le traumatisme est toujours là qui ne sera pas facile à faire passer. Souvenons-nous, à l’inverse, combien la dynamique du XV de France en 2022 et 2023 a rejailli sur les clubs qui comptaient des internationaux, et tout particulièrement Toulouse.

Les années d’investissement, annihilées pour un petit point en quart-de-finale, pèsent aujourd’hui d’un poids qu’il est difficile de faire disparaître. Un contre-coup physique n’est peut-être pas non plus totalement à écarter. Aussi le choix de Grégory Alldritt, avec l’accord du Stade rochelais, de couper totalement avec le rugby jusqu’en janvier est-il sans doute le meilleur. Mais Toulouse ne pouvait certainement pas se payer le luxe de faire de même avec sa cohorte d’internationaux.

Certains moquaient Fabien Galthié d’avoir parlé de « phase de deuil » lors de sa conférence de presse pour qualifier l’après Coupe du monde. Cette expression semble prendre tout son sens aujourd’hui. Au moins pour les supporters toulousains.

Bernard Laporte, pour ré-écrire l’histoire

Condamné fin 2022 pour des faits de corruption, Bernard Laporte fait son retour dans le rugby français, par la grâce d’un contrat offert par son vieux complice Mohed Altrad, qui fait de lui le nouveau directeur du rugby du Montpellier Hérault Rugby. Peu importe, semble-t-il, que la sanction prononcée par le tribunal prévoie l’exclusion de toute fonction dans le rugby. Le sursis ayant été prononcé dans l’attente de son jugement en appel, la question ne se pose pas, du moins dans l’immédiat.

Cette fois, on peut être certain que l’ancien président de la Fédération française de rugby parviendra sans trop de difficulté à exécuter ses clauses contractuelles, tant la fonction correspond vraiment à ce qu’il est : un rugbyman de terrain, meneur d’hommes hautement qualifié pour la mission qui lui a été confiée : sauver le MHR d’un naufrage annoncé, la formation, championne de France en 2022, pointant actuellement à une piteuse dernière place du Top 14.

Bernard Laporte s’est entouré d’un staff dont, il faut l’avouer, on se demande si les étincelles qu’il produira se limiteront à l’aire de jeu. Car les Patrice Collazo, Vincent Etcheto et Christian Labit ne sont pas précisément des caractères faciles et leur cohabitation méritera d’être regardée avec intérêt.

Le MHR, qui ne compte que six points en sept journées de championnat, peut-il éviter la relégation ? La réponse est clairement « oui ». Il reste 19 matchs à jouer et l’effectif montpelliérain est de grande qualité. Il ne faudra pas que Laporte et ses adjoints traînent trop en route, mais l’objectif du maintien est très largement à la portée du nouveau directeur du rugby du MHR. Quant à voir plus loin, à savoir le barrage, la marche paraît beaucoup trop haute. Mais après tout, Bernard Laporte a déjà écrit de jolies pages en Top14 avec le Stade français puis Toulon et pourrait bien réitérer avec Montpellier. On le sait, il n’est pas homme à se fixer des limites.

Des limites, « Bernie » ne s’en donne pas non plus lorsqu’il s’agit de critiquer son successeur à la tête de la FFR, qu’il accuse d’avoir une part significative de responsabilité dans l’échec du XV de France en coupe du monde, au motif de n’avoir pas assez pesé « politiquement » sur World Rugby. C’est du moins ce qu’on peut conclure des propos quelque peu cryptiques tenus par Bernard Laporte sur ce point.

Il convient de se demander ce que Florian Grill, porté à la présidence fédérale trois mois avant le début de la compétition, aurait bien pu faire pour améliorer la réceptivité de l’instance internationale aux préoccupations françaises en matière d’arbitrage, puisque c’est certainement à cela que fait allusion l’ancien titulaire du poste durant plus de six ans. Six années qui auraient certainement dû permettre à l’intéressé de faire progresser les intérêts tricolores au sein de l’institution.

Bernard Laporte pourra peut-être réécrire l’histoire du MRH, mais pas celle de sa présidence de la FFR. Car les faits sont têtus : pas plus qu’un autre il n’est parvenu à changer le regard des dirigeants anglo-saxons sur ce rugby français qui, malgré ses succès, reste toléré plus qu’il n’est invité à la table des grandes nations du rugby mondial.

Et ce n’est certainement pas sa condamnation, qui lui a valu de se voir fermement invité à quitter ses fonctions au sein de World rugby, qui aura modifié cette perception.

Jaminet et Dupont, rebonds favorables ?

Les deux informations sont tombées à quelques jours d’intervalle et elles ne sont pas sans présenter des points communs, dont le premier est de concerner deux internationaux du Stade toulousain : Antoine Dupont disputera les Jeux olympiques avec l’équipe de France de rugby à 7 et Melvyn Jaminet va rejoindre le Rugby club toulonnais dès cette saison.

Ce qui n’était jusque là qu’une rumeur a pris de la consistance avant que la Fédération ne confirme définitivement l’information. Antoine Dupont va prendre une année sabbatique avec la sélection nationale de son code d’origine pour tenter un nouveau challenge, et pas des moindres : tenter de remporter une médaille avec une équipe actuellement classée quatrième dans la hiérarchie internationale du moment.

Ce pari n’est pas sans risque, sinon pour la santé, du moins pour l’image de marque du capitaine du XV de France. Car si les deux disciplines se jouent avec le même ballon et sur un terrain aux mensurations identiques, nombreuses sont les caractéristiques qui les différencient : le rythme, l’intensité ou la gestion des courses ne sont clairement pas les mêmes. Mais comment douter des capacités physiques et de l’intelligence de jeu de Dupont ?

Le Toulousain est un compétiteur né, et l’objectif qu’il s’assigne est à la hauteur de son talent. La déception de l’échec en coupe du monde a certainement nourri sa réflexion, tout comme l’attrait incomparable des JO. Comment l’en blâmer ? Évidemment, les esprits chagrins trouveront injuste l’éviction de l’un des membres du squad qui devra laisser sa place à Antoine Dupont. Mais celui-ci disputera plusieurs matchs avant le Tournoi olympique, et on peut penser qu’il ne rejoindra la sélection olympique que s’il estime avoir fait ses preuves lors des épreuves de préparation. Le joueur est un champion et son niveau d’exigence personnelle conditionnera certainement sa participation à la conviction qu’il peut vraiment être un atout pour l’équipe. Et si certains se demandent ce qu’Antoine Dupont pourra apporter au 7 de France, on voit bien ce que le 7 de France lui apportera : un surcroît de sens du jeu et une forme olympique dont il fera bénéficier ses partenaires de la Ville Rose comme ceux du XV national.

Pour Melvyn Jaminet, les enjeux sont très différents. Peu utilisé à Toulouse, en concurrence féroce avec Thomas Ramos et Ange Capuozzo, blessé durant quatre mois depuis son arrivée à l’inter-saison 2022-2023, le natif de Hyères va rejoindre le RC Toulon où il espère bien se faire une place de titulaire dans un effectif taillé pour le haut de tableau du Top14. Certes, le RCT est encore loin de donner satisfaction à ses exigeants supporters, mais on sent qu’il suffirait de presque rien pour la machine rouge-et-noire ne redémarre pour de bon.

Et Melvyn Jaminet pourrait bien y contribuer. Buteur haute fiabilité, doté d’un coup de pied d’une rare longueur, intéressant ballon en main et à l’aise dans les airs, l’arrière international a tout pour réussir sur ses terres natales et faire regretter aux dirigeants toulonnais de l’avoir laissé filer lorsqu’il était un jeune joueur trop frêle pour les canons de l’époque.

Pour Jaminet, l’enjeu est de se tailler un costume de favori au poste d’arrière du XV de France. Plus jeune de quatre ans que Thomas Ramos, il a une carte à jouer en vue de la prochaine coupe du monde. Et même s’il y a certainement des paramètres financiers dans le choix du joueur et de Toulouse d’accepter ce transfert, il ne faut pas minimiser l’effort consenti par Melvyn Jaminet pour sortir d’une forme de zone de confort dans laquelle il se trouvait.

Pour lui comme pour Antoine Dupont, le rebond sera délicat à négocier. Mais l’un comme l’autre ont certainement plus à y gagner qu’à y perdre.

Le deuil et l’espoir

Mercredi dernier, dans une salle du Stade Charléty, Fabien Galthié a donné une conférence de presse pour évoquer le parcours du XV de France en Coupe du monde, parcours qui s’est terminé, comme chacun le sait, en queue de poisson.

Apparu les traits tirés, ses lunettes noires accentuant l’impression d’abattement peinte sur son visage, le sélectionneur a assuré une forme de service minimum, lui qui ne souhaitait pas s’exprimer trop vite après l’échec tricolore face aux Springboks. La pression médiatique ayant imposé son calendrier, lasse d’attendre que l’écume des jours tristes ne retombe, il lui a bien fallu s’exécuter.

Sans surprise, la prestation de Fabien Galthié a déçu les médias. Et avec eux un certain nombre d’inspecteurs des travaux finis, désireux de trouver en Galthié un coupable plus présentable que Ben O’Keefe à l’aune des sacro-saintes valeurs du rugby.

Incontestablement, le sélectionneur n’aura pas accompli l’acte de contrition attendu. Droit dans ses bottes, il a défendu un bilan qu’il n’a pas voulu réduire à la seule défaite en quart-de-finale, refusant d’en faire, à l’instar de certaines Cassandre de talanquère et autres escrocs de comptoir, l’aboutissement logique du premier cycle quadriennal de son mandat.

C’est d’abord de deuil que Fabien Galthié a parlé. Le mot est fort, trop peut-être, mais il dit beaucoup de la charge psychologique énorme endurée depuis quatre ans et de l’investissement considérable que lui et ceux qui l’ont accompagné ont dû consentir pour tenter de mener à bien leur entreprise.

L’homme n’est pas du genre à renier ses principes, au point d’affirmer qu’il ne s’est pas trompé dans ses choix, invoquant les « data » comme, disent les critiques, un mantra. Il est vrai que la formule consistant à dire que, selon ces data, les Bleus auraient dû inscrire 37 points, ne le réconciliera pas avec les techniciens plus enclins à s’en tenir au traditionnel tableau noir. Mais le sélectionneur a développé son point de vue : en se créant près d’une douzaine de situations de marque, ce qui n’est pas rien dans un match de ce genre, le XV de France n’a pas vraiment pêché sur le plan tactique. On peut contester l’argument, mais le réduire à une formulation relève, au mieux, de l’incompréhension.

Évidemment, il y a toujours matière à s’interroger sur quelques choix de sélection, sur l’approche psychologique qui a semblé défaillante ou sur le fait qu’une tactique défensive sur les ballons hauts adverses ait fonctionné face aux All Blacks lors du premier match et pas contre les Sud-africains. Au passage, il est un peu contradictoire de fustiger le discours « techno » de Fabien Galthié sur ces data au nom desquelles il aurait sacrifié l’humain et de ne pas reconnaître que des erreurs bien humaines ont fait pencher la balance côté Springboks : une prise de ballon haut ratée par Cameron Woki, une passe sautée contre-productive tentée par Damian Penaud, une passe oubliée de Gaël Fickou vers Louis Bielle-Biarrey…

Les plus curieux jetteront un œil sur l’interview accordée par Fabien Galthié au journal l’Equipe, dans laquelle il développe les thèmes tout juste effleurés au micro, expliquant ses choix, défendant ses convictions et, surtout, martelant que ses 80% de victoires et l’éclosion de talents multiples sont des fondations robustes pour bâtir des projets autrement plus solides que les châteaux en Espagne de ses prédécesseurs. À condition de persévérer, évidemment.

La note d’espoir, derrière le deuil d’une Coupe du monde ratée, heurtera sans doute tous ceux qui soutiennent qu’une défaite d’un point ne peut qu’être la conséquence d’une suite de mauvais choix, et qui, fiers Sicambres, se hâtent de brûler ce qu’ils ont adorés. Reste les autres, qui ont retrouvé le sourire pendant quatre ans et espèrent, sans doute naïvement, de beaux lendemain, malgré tout.

World in désunion

« It’s the world in union
The world as one
As we climb to reach our destiny
A new age has begun. »

Ces quelques vers, dont le pompeux le dispute à la pauvreté des rimes, sont issus de « World in union », l’hymne officiel de la Coupe du monde de rugby. Une chanson à la gloire de World Rugby, peignant un tableau idyllique de la compétition et, au-delà, d’un sport qui rassemblerait pratiquants et passionnés autour d’un même amour désintéressé de la chose ovale.

Il faut pourtant une sacrée dose de naïveté pour boire les paroles de cette ritournelle sans éprouver un arrière-goût d’ironie voire de cynisme. Car les décisions prises récemment par l’instance internationale, qualifiées d’historiques par ses dirigeants, apparaissent, malgré les apparences, bien éloignées de la vision égalitariste défendue dans la chanson.

Les apparences ? Une coupe du monde élargie à 24 participants dès la prochaine édition. Sur le papier, cette mesure est une bonne nouvelle pour les « petites nations », qui pourront participer davantage à la grande fête quadriennale du rugby, actuellement réservées à 20 équipes nationales, dont les deux bons tiers sont toujours les mêmes : les équipes du Rugby Championship, celles du Tournois des six nations, les îles du Pacifique (Fidji, Samoa, Tonga) et le Japon. Dorénavant, les nations émergentes pourront se mêler à celles plus aguerries du Tier 2, comme la Roumanie ou la Géorgie, pour décrocher les quelques billets supplémentaires offerts par World rugby.

Pour autant, cet élargissement risque bien d’amplifier l’impression fâcheuse ressentie tous les quatre ans, d’un fossé irrémédiable entre les meilleures nations et les autres, ravalées au rang de faire-valoir le temps des phases de poule.

Et ce n’est pas la création de la « Coupe des nations » qui favorisera la moindre évolution sur ce plan.

Cette nouvelle compétition, intercalée entre deux coupes du monde, ne se distingue finalement de celles-ci que sur deux points :

  • elle se dispute en deux vagues d’un gros mois et demi, en lieu et place des tournées estivales et d’automne,
  • elle met au prise les meilleures nations mondiales, auxquelles s’ajoutent les Fidji et le Japon. Les autres équipes nationales, essentiellement du Tier 2, constitueront une « deuxième division » séparée.

Bill Beaumont, le président de World rugby, a beau avoir déclaré qu’un système de relégations et de promotions entre les deux divisions serait mis en place (mais pas avant 2030…), on voit bien l’étanchéité de ce dispositif, les petites nations restant condamnées à jouer entre elles, sans réelles perspectives de rencontrer des équipes plus fortes, condition sine qua non à leur progrès. Avec cette nouvelle compétition, les fenêtres internationales seront en outre trop encombrées pour autoriser l’organisation de matchs supplémentaires.

On devine facilement ce qui a motivé ce choix. Les grandes fédérations, particulièrement celles de l’hémisphère sud, sont financièrement aux abois. La Coupe des nations est une garantie pour elles de faire rentrer de l’argent dans leur tiroir-caisse. Quant à World rugby, le temps du sacro-saint amateurisme est complètement révolu. Désormais, l’ovalie s’y analyse en termes de retour sur investissement ou de compte de résultat prévisionnel.

Et le développement du rugby dans tout cela ? Il est certainement abusif d’affirmer que World rugby ne s’en préoccupe pas. On se bornera à reprendre l’objectif que l’instance internationale se fixait au titre de son programme de « haute performance masculine 2016-2020 » : avoir deux nations du Tier 2 qualifiées pour les quart-de-finales de la coupe du monde 2023…

Les représentants de ces nations n’ont pas manqué de réagir à la création de cette nouvelle compétition élitiste, et ont fustigé l’entre-soi des pays dominants. Ces critiques sont la marque non pas d’un « World in union », mais bien de la désunion qui règne entre ceux qui désespèrent de voir le rugby devenir un sport universel et ceux, moins nombreux mais bien plus puissants, qui s’accommodent très bien de leur petit pré-carré.