« Sainte-Trouille », épisode 155

Les matchs se suivent et se ressemblent pour le XV de France qui ne sait plus gagner, même en menant de 16 points à la pause. Deux essais offerts aux Gallois par manque de lucidité auront permis aux hommes de Warren Gatland de s’imposer. Et on se dit que même avec vingt minutes et autant de mêlées de plus, les Tricolores n’auraient pas nécessairement trouvé les ressources pour l’emporter.

De leur côté, les Anglais ont triomphé en Irlande où, pourtant, la défaite leur était promise par tous les observateurs de la chose ovale, tant le XV du Trèfle semblait marcher sur l’eau depuis une bonne année. Mais tout porte à croire que le coup de mou de nos meilleurs ennemis qui avait offert un succès inespéré l’an passé à Jacques Brunel n’était qu’une péripétie sur le chemin d’un second titre mondial pour lequel Eddie Jones a été recruté.

Il ne faut pas se leurrer. C’est d’abord question du talent qui s’impose : Owen Farrell est un ouvreur de tout premier choix, les frères Vunipola incontournables devant, la ligne de trois-quarts May-Tuilagi-Slade-Nowell et l’arrière Eliott Daly ont été brillants. Et c’est à peu près toute l’équipe qui pourrait être citée pour sa performance du week-end dernier. Qu’on le veuille ou non, Eddie Jones ne remplacerait certainement aucun de ses titulaires par un joueur français. Même derrière.

Pour autant, il n’est pas non plus douteux, en particulier au vu de leur première période, que les hommes de Jacques Brunel ont en eux un potentiel qui devrait normalement leur permettre de remporter des matchs, y compris contre des Gallois qui pourraient bien réapprendre à perdre dès le week-end prochain. De là à affirmer que le problème est psychologique, il n’y a qu’un pas qu’il est difficile de ne pas franchir.

L’importance de la dimension mentale du sport de haut niveau n’est plus à démontrer. Dans le rugby, elle n’est pas nouvelle. C’est précisément sur elle que Sir Clive Woodward a sans nul doute le plus investi lorsqu’il a pris les rênes du XV de la Rose en 1997, avec le résultat que l’on sait six ans plus tard. En France, les dirigeants semblent éprouver ce qui ressemble à de la honte à aborder frontalement le sujet et admettre qu’ils ne font pas assez dans ce domaine. On peut même avancer qu’ils ne font rien dans ce domaine l’équipe nationale.

Dimanche, les Tricolores se rendront à Twickenham avec l’étiquette de victimes expiatoires sacrifiées sur l’autel du renouveau anglais. A moins, lit-on ici ou là, que l’enjeu ne les transcende. A moins que la peur de prendre une déculottée ne leur apporte le zeste de lucidité qui leur fit si cruellement défaut à Saint-Denis samedi et ne les transforme en combattants héroïques renversant les pronostics les plus pessimistes.

La fameuse « sainte trouille », donc. Celle qu’on invoque avec la régularité d’une pluie d’hiver sur la banlieue londonienne à chaque fois que les défaites précèdent une confrontation avec un adversaire censément plus fort.

Cette antienne apparaît à la fois vaine et paradoxale. Vaine parce que l’histoire du XV de France abonde d’exemples de matchs perdus d’avance qui l’ont été dans les faits – souvenons-nous de la marée noire d’octobre 2015. Paradoxale, car s’en remettre à la « sainte trouille », c’est finalement tenter le ressort psychologique, sur lequel les Bleus devront s’appuyer pour espérer l’improbable.

Alors pourquoi ne pas essayer de recourir aux leviers mentaux de manière active plutôt que réactive alors que la spirale de la défaite paraît si durablement enclenchée ? Il n’y a rien de déshonorant à se faire aider sur ce plan. Car s’il est question de fierté, c’est celle du rugby français dans son entier qui est posée aujourd’hui.

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