Rugby pro : la quadrature du cercle

Alors que le pays se remet tout doucement à vivre à un rythme qui était le sien avant la mise sous cloche du confinement, un secteur d’activité reste un peu à l’écart du mouvement : c’est celui du sport professionnel. Pour toute une série de motifs qu’il serait trop long (et franchement hors sujet au regard de l’objet de ce blog) de commenter, les championnats professionnels ne redémarrerons pas avec plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Le rugby ne fait pas exception à la règle.

Dans un communiqué daté de ce 2 juin, le comité directeur de la Ligue nationale de rugby a fait savoir qu’il avait formellement adopté une résolution prévoyant l’arrêt définitif de la saison 2019-2020 de Top14 et de ProD2. L’arrêt des deux compétitions professionnelles s’accompagne du gel des classements et de la non-attribution des titres de champions de France (une première depuis la Deuxième guerre mondiale). Une autre décision, très attendue, a été prise, qui consiste à ne procéder à aucune accession ou relégation entre le Top14 et la ProD2 ainsi qu’entre la ProD2 et la Fédérale 1.

Cette mesure de « gel » qui transforme de facto en saison blanche l’exercice 2019-2020 apparaît somme toute logique. Une telle décision ne fait pas que des heureux, du côté des amateurs, ou plutôt, ce qui est un peu différent, des clubs de Fédérale 1, et plus particulièrement ceux dont les résultats sportifs les destinaient normalement à accéder à la ProD2.

Parmi les mécontents, certains ont fait entendre leur voix, comme Blagnac, par l’entremise de son médiatique dirigeant, Frédéric Michalak. Ce dernier, dans une lettre ouverte, a fait savoir son mécontentement devant le refus des clubs professionnels d’accepter l’accession de clubs de fédérales 1 la saison prochaine. Frédéric Michalak a par ailleurs fustigé la fin de non-recevoir que ces derniers ont opposé à la FFR de cofinancer le projet de « Nationale », ProD3 qui ne dit pas son nom. Pour l’ancien ouvreur toulousain et du XV de France, les clubs de Top14 et de ProD2, en s’opposant à ce cofinancement, empêchent l’ouverture du professionnalisme et « tournent le dos au rugby amateur ». Et d’invoquer certaines valeurs du rugby que la LNR foulerait au pied…

La colère des clubs situés à la lisière de la ProD2 peut s’entendre. Mais elle apparaît en décalage avec la situation économique des clubs de rugby professionnels que la crise sanitaire a mis en lumière avec une douloureuse acuité : précaire, la santé financière des formations professionnelles est particulièrement dépendante des droits télévisuels, des recettes de billetterie et, pour certains, de la prodigalité de financeurs mécènes.  Les droits télévisuels, bien qu’accrus ces dernières années, n’apparaissent pas indéfiniment extensibles. Il n’est qu’à voir la modicité de ce que verse la chaîne L’Equipe pour retransmettre quelques matchs de Fédérale pour s’en convaincre. Qu’on le veuille ou non, le rugby n’est qu’un deuxième choix dans la vitrine des diffuseurs.

Prétendre comme le fait Frédéric Michalak, que la « ProD3 » permettrait de « préparer l’élite amateur au professionnalisme » semble hasardeux. En quoi recevoir 100.000€ (chiffre avancé par certains) de subsides supplémentaires préparerait-il à la ProD2 ? Et si l’on regarde vers le bas, comment organiserait-on le passage de la fédérale à la « ProD3 » ?

Il faut y insister, la véritable problématique, à laquelle pour l’instant personne n’a répondu, concerne la viabilité du rugby professionnel au-delà des quelques formations disposant de la solidité financière nécessaire à leur pérennité. La course aux joueurs professionnels, semi-professionnels ou semi-amateurs, selon qu’on les rémunère plus ou moins, fait rage à presque tous les étages du championnat fédéral, et conduit même certaines formations à recruter des joueurs étrangers pour des salaires de misère. Est-ce vraiment souhaitable ? Quelles « valeurs » ces pratiques honorent-elles ?

Certes, il faut se souvenir que le professionnalisme a fait son entrée dans le rugby, il y a vingt-cinq ans de cela, en mettant l’accent sur ce qu’il apporterait aux joueurs, à savoir de pouvoir pratiquer leur sport préféré en étant rémunérés pour cela. Mais on a, semble-t-il, perdu de vue qu’il y a des contreparties pour ceux qui contribuent à verser un salaire aux joueurs et qui ne sont pas tous des mécènes. L’économie du rugby est fragile, et sa viabilité repose sur des paramètres nombreux, impliquant des acteurs sur lesquels il n’a que partiellement prise. L’urgence est aujourd’hui d’assurer la survie à court terme des clubs de Top14 et de ProD2 durement ébranlés par la crise du COVID-19, et de relancer la machine professionnelle.

Lorsque celle-ci aura, on l’espère, été digérée, il serait souhaitable que tous les acteurs du rugby, les professionnels et ceux qui aspirent à le devenir, se retrouvent sans faux-semblants pour construire un modèle plus solide que celui qui existe actuellement, de nature à répondre aux attentes des uns et apporter des garanties de stabilité aux autres.

Autant dire résoudre la quadrature du cercle aussi longtemps que le modèle professionnel demeurera l’alpha et l’oméga des dirigeants du rugby – ce qui n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes pour un sport resté si longtemps cramponné à l’amateurisme.

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