La démocratie peut parfois être un terrain de rugby

Il y a quelques jours, dans le cadre de mon implication dans l’association HEC Débats qui organise des conférences sur le campus d’HEC Paris, j’ai eu l’opportunité incroyable de rencontrer François Hollande venu pour donner une conférence. Après avoir brièvement discuté à l’occasion de la séance de dédicace de son livre, Répondre à la crise démocratique, celui-ci a inscrit dans sa dédicace l’idée selon laquelle « la démocratie peut parfois être du théâtre ou un terrain de rugby ». Du théâtre, on s’en doutait tant certains élus s’adonnent à des pitreries ou des concours de rhétorique oubliant parfois de représenter les intérêts du peuple au profit d’une confrontation personnelle avec leurs opposants politiques. Mais un terrain de rugby ? En quoi la démocratie peut-elle parfois être un terrain de rugby ?

J’approcherai le sujet dans une démarche on ne peut plus académique avec une définition du terme terrain de rugby sur laquelle on ne se penche selon moi pas suffisamment. Loin d’être un simple carré d’herbe, d’un point de vue matériel le terrain est avant tout un espace délimité. Il est composé de nombreuses lignes à ne pas franchir, aussi bien horizontalement que verticalement et dont le franchissement entraîne des conséquences différentes, allant de la simple touche à la pénalité en passant par le renvoi aux 22. On retrouve ce principe dans le processus démocratique. La constitution, qui est le plus souvent au fondement de la démocratie institutionnelle, pose des règles dans sa pratique, des limites, mais aussi définit comment l’on peut franchir certaines lignes ou comment jouer avec elles. Il n’empêche qu’à l’image des lignes de touche, ce qui dépasse les lignes tracées par la constitution n’est plus démocratique.

Par ailleurs, le terrain de rugby est un lieu d’affrontement entre équipes qui représentent chacun un intérêt qui leur est propre, celui de la localité. Ce lieu d’affrontement possède des objectifs pour chacun des camps, mais s’il permet de marquer des points, il ne permet jamais de finir le match, celui-ci étant défini par un autre concept qu’est la temporalité. Ainsi, à l’exception de certaines équipes d’exhibition comme les Barbarians, ceux qui s’affrontent sur le terrain ont une ville, un village ou ne serait-ce qu’un quartier à représenter. C’est d’ailleurs le plus souvent des habitants de cette localité qui composent l’équipe. Les partis politiques en font de même dans l’hémicycle. Si la confrontation se termine rarement en bagarre générale, ce ne sont pas simplement deux camps qui s’opposent, ce sont aussi les intérêts de toutes les personnes qu’ils représentent. Et en cela, la démocratie peut parfois être un terrain de rugby.

Mais poussons la comparaison un peu plus loin. Sur le terrain de rugby, dans l’adversité, pour que le match ait lieu, les opposants n’ont d’autre choix que, dans une certaine mesure, de coopérer. Et ce particulièrement sur la phase de jeu la plus symbolique de toute qu’est la mêlée. Cette coopération permet le jeu, elle permet que chacun puisse s’exprimer et permet surtout de finir le match pour y donner une issue. Peu importe combien une équipe a pu imposer son jeu à une autre, c’est conjointement que les équipes terminent la partie. C’est sur ce point-là aussi que la métaphore prend tout son sens. Bien souvent, les points de vue sont pluriels sur un projet de loi et alors que des camps en faveur et contre la loi s’opposent, c’est à la coopération qu’ils donnent naissance. Au-delà même de la simple opinion politique, la coopération existe aussi dans l’hémicycle afin de permettre le débat. Le respect de l’un et de l’autre, le partage du temps de parole… pas besoin de vouloir gagner ensemble pour coopérer, il suffit de vouloir laisser l’échange se faire.

Mais comme nous l’avons évoqué, le terrain de rugby est aussi un lieu exclusif. Seuls ceux qui sont sur la feuille de match peuvent décider de l’issue de la partie. Les autres sont condamnés à en être spectateurs. Tous ont eu l’opportunité de venir jouer dans l’une des deux équipes, seulement, il a fallu procéder à un choix. Et une fois ce choix effectué, il s’agit de le respecter et d’accepter de ne plus avoir la main sur les événements. Tous ont pu participer à l’entraînement des joueurs afin de leur donner les outils pour gagner, ils leur ont dit ce qu’ils attendaient d’eux mais se retrouvent aujourd’hui exclus de toute processus de décision. Le fonctionnement du système démocratique français est similaire. En France et en Europe, ce respect de l’équipe est de plus en plus mis en danger. Les spectateurs n’acceptent plus d’être passifs sur le bord du terrain et de pouvoir seulement indiquer des pistes de réussite aux joueurs. Les deux parties ne se font plus confiance mutuellement et les spectateurs essaient, par le biais de pétitions, en voulant créer un référendum d’initiative citoyenne par exemple, d’envahir ce terrain où ils ne sont pas légitimes.

Le terrain de rugby, s’il n’est pas en arc de cercle comme l’Assemblée nationale, semble tout de même avoir beaucoup à voir avec un hémicycle. La démocratie peut-elle donc parfois être un terrain de rugby ? Je n’en doute pas. L’est-elle toujours ? Je n’en suis pas convaincu. Mais monsieur Hollande a su prendre ses précautions au moment de faire son choix dans la formulation à adopter. Ah si, j’allais oublier, la différence avec un terrain de rugby ? C’est qu’en démocratie ce ne sont pas ceux que l’on a élu à la tête de la fédération qui peuvent définir les limites et les règles avec lesquelles on va jouer mais bien les joueurs et supporters, premiers concernés par ces changements. À bon entendeur…

Antoine Duval

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Dieu a ramassé la copie de Denis

Décidément, les mois de décembre sont cruels avec les plumes ovales. Un an, presque jour pour jour, après les décès de Jean Cormier et Jacques Verdier, la Camarde vient d’enlever Denis Lalanne à l’affection de tous les amateurs de rugby.

Agé de 93 ans, Denis Lalanne faisait un peu figure de commandeur parmi les journalistes et écrivains de sport. Il fut celui qui donna à beaucoup sinon l’envie de jouer au rugby, du moins celle de partager les émotions que cette discipline peut susciter.

Avec son « Grand combat du XV de France », retraçant la tournée de 1958 en Afrique du Sud, conclue par une victoire tricolore historique dans la série de test-matchs, Denis Lalanne contribua grandement à faire entrer le rugby, à l’instar du cyclisme ou de la boxe, dans le cercle fermé des sports littéraires, ceux qui, débordant largement du terrain de jeu, embrassent celui de l’épopée et de la chanson de geste.

Denis Lalanne connut l’époque glorieuse du rugby français des années 60, celui des frères Boniface, qu’il narra avec maestria dans « Le temps des Boni » et évoqua dans « Rue du Bac ». Il côtoya rugbymen et gens de lettres, fut un compagnon de route d’Antoine Blondin et des Hussards, ce qui lui valu quelques ressentiments de la part de ses confrères qui lui reprochèrent parfois de ne pas appartenir à la rive gauche de l’échiquier politique, lui qui fréquenta celle, parisienne, de la Seine avec gourmandise puis nostalgie.

Amoureux du rugby, Denis Lalanne fut aussi féru de golf et de tennis, passions qu’il décrivit notamment dans « Trois balles dans la peau », publié en 2011 et que symbolise parfaitement le prix littéraire portant son nom, remis chaque année à l’auteur du meilleur article francophone consacré au tournoi de Roland-Garros.

Ecrivain de sport, écrivain tout court, Denis Lalanne n’hésita pas à sortir du champ de jeu pour parcourir d’autres chemins littéraires, à l’image de son ultime roman, « Dieu ramasse les copies », paru en 2019.

Denis Lalanne n’est plus. Restent ses ouvrages, témoignages précieux d’une certaine idée du rugby. Et de la vie.

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La difficile convergence d’élite

Lundi soir, la Nuit du Rugby organisée par la LNR été l’occasion de réunir autour de son président l’ensemble des décideurs du rugby professionnel et, en marge de la manifestation, d’y discuter du dossier « XV de France » avec les représentants de la Fédération, et plus particulièrement Bernard Laporte.
Si la presse se fait écho d’avancées positives sur la délicate question de la mise à disposition des joueurs (avec son corolaire de l’élargissement du groupe convoqué à chaque rassemblement à Marcoussis), il apparait néanmoins prématuré d’avancer que désormais tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.


D’abord parce que d’autres aspects de la relation entre les clubs et le staff du XV de France devront faire l’objet d’une approche concrète et ne pas en rester au stade des intentions, fussent-elles bonnes. Ainsi, l’articulation de la préparation physique en club avec les exigences du calendrier international, l’identification des carences techniques individuelles à travailler, le reporting des données physiologiques (très au point chez nos amis Outre-Manche) sont au nombre des sujets à clarifier et, surtout, à mettre au point avec l’ensemble des clubs, en particulier les plus gros pourvoyeurs du XV de France qui ne sont pas spécialement ses premiers supporters. Tout en affirmant son adhésion à la démarche du sélectionneur, Ugo Mola l’a néanmoins qualifiée d’intrusive en l’état…


Ensuite, on ne saurait évoquer le climat entre FFR et LNR sans avoir à l’esprit les nouvelles démêlées qui les opposent sur la sanction infligée au Montpellier Hérault Rugby au titre du salary cap, sanction assez lourde infligée par la LNR et très largement allégée par la commission d’appel de la FFR. Le fait que le club fautif soit présidé par un proche du président Laporte ne contribuera pas à alléger une tension que les sourires d’un soir festif à l’Olympia ne masqueront sans doute pas longtemps.


L’organisation de la prochaine édition de la coupe du monde en France a certainement contribué à cette apparente convergence sinon d’intérêts, du moins d’objectifs entre les dirigeants de l’élite du rugby français. L’histoire des relations entre les clubs et la fédération, ancienne comme plus récente, nous conduit cependant à la plus grande prudence sur ce rapprochement, et sur sa capacité à durer.

Les intentions sont là, reste à les faire prospérer. Le plus difficile commence.

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Loyale Albion

S’il est un domaine où la rivalité franco-anglaise, fruit d’une histoire pluriséculaire, trouve toujours à s’exprimer, c’est certainement celui du sport. Et le rugby est sans nul doute la discipline sportive qui cristallise le mieux l’ambivalence d’une relation d’amour-haine où chacun fait mine de détester l’autre tout en lui reconnaissant sinon des qualités du moins des spécificités propres à en faire un adversaire pas tout à fait comme les autres.

Il faut certes se garder de tout sentiment d’exclusivité : les autres nations d’ovalie ont comme la France un rapport passionné à la « perfide Albion », rapport lui aussi façonné par les siècles. On se plait pourtant, de ce côté-ci du Channel, à rappeler au fil des « Crunch » – surnom donné aux confrontations franco-anglaises du Tournoi des six nations – que les Anglais sont « nos meilleurs ennemis ».

Alors il faut imaginer à cette aune l’état d’esprit du lecteur français qui se décide à ouvrir le livre que l’Anglais David Beresford a consacré au XV de France – et pas n’importe lequel, celui des années 80, quand le Coq dominait l’Europe et piétinait la Rose plus souvent qu’à son tour.

Et bien, qu’on se le dise : ce « Frère d’armes » est peut-être l’un des plus beaux livres jamais écrits sur une équipe de France de rugby.

Conçu comme le récit des rencontres de David Beresford avec les protagonistes de l’époque, cet ouvrage se distingue par son style proche du documentaire, un style original apportant un relief tout particulier à la narration et qui donne au lecteur le sentiment de partager la complicité que ce dernier parvient à nouer avec ses interlocuteurs.

Est-ce par ce qu’il est Anglais que, paradoxalement, David Beresford obtient de chacun de ses hôtes de marque qu’il se livre avec autant de sincérité ? Peut-être. Ce qui est certain, c’est que chaque interview exprime une rare authenticité, où jamais, pourtant, la pudeur ne fait défaut. Ces entretiens sont accompagnés de courts témoignages de coéquipiers ou d’adversaires qui éclairent à leur manière le parcours en Bleu des trente-deux joueurs « sélectionnés » par David Beresford, et de leur entraîneur, Jacques Fouroux.

On est touché par la singularité et l’humilité de la démarche de l’auteur, dont l’affection pour ces hommes n’est d’évidence pas feinte. Et lorsqu’il s’agit d’évoquer la mémoire de ceux qui ont malheureusement quitté le pré, comme « le petit caporal », Robert Paparemborde ou Pierrot Lacans, David Beresford nous emmène rencontrer leur proche, dont le témoignage émouvant parvient, l’espace d’une lecture, à faire revivre avec un éclat magnifique le souvenir de ces figures de l’ovalie tricolore trop tôt disparues.

Gageons donc qu’en refermant le très beau livre de David Beresford, le lecteur se dira que si les Anglais sont « nos meilleurs ennemis », il conclura qu’avec un ennemi pareil, on n’a pas besoin d’ami…

Frères d’Armes, de David Beresford

Traduit de l’anglais par Olivier Villepreux

Editions Hugo Sport

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