Jan 30

Un peu juste

On ne présente plus Antoine Dupont. Son sens du jeu, sa faculté de le dynamiser – qu’il porte le numéro 9 ou le 10 – et d’entraîner ses partenaires dans son sillage, et même son incroyable capacité à revenir rapidement d’une blessure qui le condamnait pourtant, de l’avis de tous, à une longue absence.

Il semblerait que sa réputation, désormais internationale, n’ait pas franchi les murs épais du CNR de Marcoussis.

Vendredi soir, Antoine Dupont ne sera pas sur le pré. Il ne sera même pas sur la touche, mais en tribune, vêtu du costume civil dont sont revêtus ceux qui n’auront pas les faveurs de la feuille de match. Le même sort, au passage, a été réservé à Mathieu Bastareaud. Drôle de situation pour le Toulonnais dont un sondage en fait pourtant le seul joueur du XV de France un peu connu du grand public.

Alors que la non sélection du trois-quarts centre peut s’expliquer par le choix de privilégier le jeu de mouvement avec le jeune Romain N’Tamack, quitte à se priver d’un joueur précieux dans les rucks défensifs, celle d’Antoine Dupont laisse songeur.

Songeur sur la propension des sélectionneurs français à se priver de purs talents. Ce n’est pas nouveau. Qu’on songe au fameux « tu es le meilleur d’entre-nous, mais sans toi nous jouons mieux » adressé par Lucien Mias à Amédée Domenech ou à la préférence accordée à Pierre Berbizier quand Jérôme Gallion enthousiasmait tous les amateurs de French Flair.

Naturellement, il y a toujours de bonnes raisons pour expliquer l’absence du Toulousain. Selon Jacques Brunel, celui-ci serait encore « un peu juste physiquement ». Ce point avait échappé à ceux qui ont assisté aux derniers matchs de son club, en particulier en Coupe d’Europe.

Une autre explication, non avancée par le sélectionneur mais qui semble crédible au vu des choix effectués, tiendrait au fait qu’il ne butte pas et que, de manière générale, son jeu au pied ne répond pas aux exigences des stratèges tricolores. C’est l’antienne jouée par les staffs techniques à chaque fois qu’un demi qui « pue le rugby » est écarté d’une feuille de match.

Outre que cette manie traduit un rapport toujours aussi compliqué à un aspect du jeu traditionnellement laissé de côté dans la formation des joueurs, elle marque surtout les limites d’un discours qui prétend révolutionner le rugby français en accordant davantage d’importance à la fluidité au détriment du rentre-dedans généralisé.

Il nous semble que c’est précisément en se passant d’un joueur de la trempe d’Antoine Dupont que le XV de France continuera d’être « un peu juste », pour encore longtemps.

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Jan 28

Retrouver le feu sacré

C’est un sondage tout ce qu’il y a de plus sérieux qui l’affirme : une écrasante majorité de Français a une bonne opinion du XV de France. De 76%, le taux de satisfaction grimpe à 82% chez ceux qui se déclarent « amateurs de rugby ». A en croire l’institut Odoxa, qui a réalisé ce sondage, ces bonnes opinions sont en hausse de 16 points sur un an pour l’ensemble des Français et 25, rien de moins, chez les « rugbyphiles ».

Voilà qui a de quoi alimenter la réflexion, et pas seulement chez ceux qui se méfient des sondages. Comment expliquer une telle vague d’avis positifs pour une équipe qui a depuis plus de douze mois aligné les défaites avec en point d’orgue l’humiliation subie à domicile devant les redoutables Fidjiens ?

D’aucuns pourraient avancer qu’à l’orée du Tournoi, il existe toujours une espèce de regain d’amour pour le XV de France, certainement alimenté par l’accumulation des souvenirs entretenant dans la mémoire collective une forme presque magique d’optimisme mâtiné de nostalgie. A cela s’ajoute certainement les effets d’un sevrage de quelques mois, de nature à provoquer un manque que les Six Nations viennent opportunément combler.

On veut bien accréditer cette thèse, mais elle ne suffit pas à convaincre qu’il existe de bonnes raisons d’avoir de la sélection nationale une image moins dégradée qu’il y a un an. L’arrivée de Jacques Brunel ? L’homme-lige de Bernard Laporte aura certainement rassuré les joueurs avec une approche managériale qu’on dit moins cassante que celle de son prédécesseur. De là à penser que l’Auscitain a réussi également à lénifier l’opinion, pourquoi pas.

Malgré l’optimisme affiché par la Fédération, à l’image de son vice-président qui ne vise rien moins qu’une victoire dans le Tournoi, il est difficile de croire à une véritable mobilisation du peuple ovale derrière son équipe. Il suffit pour s’en convaincre de visiter la billetterie du Stade de France, à cinq jours du match d’ouverture qui opposera le XV de France au Pays de Galles : des places restent disponibles y compris dans la catégorie la moins onéreuse.

En cas de défaite vendredi, les résultats d’une consultation que tout le monde aura oubliée dans quelques jours ne vaudront pas grand-chose. L’impératif, pour la FFR, c’est de susciter à nouveau le feu sacré chez les internationaux et ceux qui aspirent à le devenir, faire en sorte qu’endosser le maillot frappé du coq redeviennent une motivation primordiale et plus seulement une ligne dans un CV au service d’un plan de carrière. Et c’est à ce prix que les Français se retrouveront durablement et solidement derrière leur équipe.

Ce feu sacré, on l’a aperçu chez certains joueurs Toulonnais dans les dernières minutes du match qui les opposaient à ceux du Stade français. Et aussi, paradoxalement dans le regard humide de larmes de leur président, Mourad Boudjellal, au moment où tout semblait perdu pour les Varois. S’ils parvenaient à entretenir la flamme ravivée le temps de deux essais splendides, nul doute que les joueurs du RCT remonteront rapidement au classement du Top14.

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Jan 14

Il était une voix

Les amateurs de ballon rond vous le confirmeront : ce qui restera du succès tricolore en coupe du monde de football, dans les mémoires de ceux qui n’ont pas eu la chance d’y assister dans les stades russes, ce seront non seulement les buts inscrits par les hommes de Didier Deschamps, mais aussi – au moins autant – les commentaires du journaliste Grégoire Margotton et de son consultant Bixente Lizarazu. Faites le test, en fermant les yeux, d’écouter les deux acolytes commenter les buts français face à l’Argentine ou prononcer le prénom de chaque sélectionné au coup de sifflet final du 15 juillet dernier. Frissons assurés, « second poteau Pavard » pour l’éternité.

C’est une forme de paradoxe, car le souvenir des voix est celui qui s’efface malheureusement le plus vite, mais c’est aussi la marque de l’importance du commentaire audiovisuel. S’il ne disposait que du seul « son d’ambiance », le téléspectateur perdrait une partie de ce qu’il conservera en lui une fois le téléviseur éteint.

Le rugby ne fait pas exception, qui réclame comme son cousin du ballon rond un savoir-faire qui ne s’improvise pas, pas plus qu’il ne se revendique au seul fait d’occuper la place du commentateur. Et ce ne sont pas quelques mauvais calembours qui pourront installer leur auteur dans le cercle très fermé des commentateurs dont la voix restera à jamais associée à un match de légende ou une action inoubliable.

En France, difficile de ne pas penser à Roger Couderc, qui fit les beaux jours du Tournoi du temps qu’il se disputait à cinq et que les confrontations avec les grandes nations du Sud s’égrenaient avec une parcimonie sans commune mesure avec notre époque. Roger Couderc, il le reconnaissait lui-même, n’était pas le meilleur connaisseur des règles et ne brillait certes pas par son objectivité. Mais il respirait le rugby comme pas un, le vivant autant qu’il le commentait. Ceux qui l’écoutaient reconnaissaient en lui leur semblable, admonestant l’adversaire voire l’arbitre, mais avec une forme de candeur étonnante, un peu à l’image des rugbymen eux-mêmes, féroces avec leurs vis-à-vis sur le terrain et parfaits gentlemen en dehors. Ses « allez les petits » se sont imprimés dans les mémoires avec la même netteté que les cadrages-débordement d’un Rolland Bertranne ou les charges d’un Michel Crauste.

Après lui, Pierre Salviac aidé comme son auguste prédécesseur par l’international Pierre Albaldejo, a su trouver les mots justes pour accompagner « l’essai du siècle » inscrit par Philippe Saint-André à Twickenham en 1991 ou celui « du bout du monde » marqué par Jean-Luc Sadourny trois ans plus tard à l’Eden Park d’Auckland.

Outre-Manche, difficile de ne pas citer l’Ecossais Bill McLaren, dont le surnom, « The Voice of rugby », suffit à dire ce qu’il représente pour des générations de fans. McLaren n’est pas le seul commentateur dont les prestations sont restées en mémoire chez les afficionados du ballon ovale. Ainsi, qu’on évoque le match Barbarians britanniques – All Blacks du 27 janvier 1973 et son fameux essai inscrit par Gareth Edwards, et c’est une autre grande voix du rugby qui chante aux oreilles des amateurs britanniques.

Ce jour-là, donc, ce n’est pas Bill McLaren, souffrant d’un sévère mal de gorge, qui officie. L’ancien international gallois Cliff Morgan le remplace au pied levé. Lorsque le Néo-Zélandais Bryan Williams tape son coup de pied, bientôt rattrapé par Phil Bennett, qui lancera la sarabande à l’issue de laquelle Edwards inscrira « that try », Morgan entame l’une des plus mythique description d’essai de l’histoire de la presse audiovisuelle :

« Kirkpatrick to Williams. This is great stuff. Phil Bennett covering. Chased by Alistair Scown. Brilliant !! Oh, that’s brilliant ! John Williams, Bryan Williams. Pullin. John Dawes. Great dummy ! To David, Tom David, the half-way line! Brilliant by Quinnell ! This is Gareth Edwards! A dramatic start !! What a score ! Oh, that fellow Edwards! »

«  Kirkpatrick pour Williams. C’est du bon boulot. Phil Bennett en couverture. Chassé par Alistair Scown. Génial !! Oh c’est genial ! John Williams, Bryan Williams. Pullin. John Dawes. Superbe feinte ! Pour David, Tom David, la ligne médiane ! Superbe Quinnell ! C’est Gareth Edwards ! Une entame spectaculaire !! Quel essai ! Oh l’ami Edwards ! »

Après avoir repris son souffle, Morgan conclut :

 « Si le plus grand écrivain du monde avait écrit cette histoire, personne ne l’aurait cru. C’était vraiment quelque chose. »

Comme pour toutes les rencontres qui sont restées dans la mémoire collective depuis un demi-siècle, il fallait un écrin sonore pour donner tout son éclat à ce joyau de match. Un écrin tissé en 1973 par l’ambiance extraordinaire de l’Arms Park, le public exprimant son ravissement à chaque passe des Barbarians et concluant l’action par ce que le reporter John Reason qualifia « d’éruption d’extase ».  Mais un écrin également formé des propos du commentateur Cliff Morgan.

Sans conteste, lorsqu’on revisionne certaines rencontres et que les images nous paraissent bien fades à l’aune de nos souvenirs, bien souvent les commentaires du direct en rehaussent l’éclat et en restituent, intacte, la magie.

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Jan 08

Vœux pieux

Difficile pour le premier billet de l’année de s’affranchir de la tradition des vœux. Renvoi aux 22 vous présente donc les siens et vous souhaite une excellente année 2019, à vous et ceux qui vous sont chers, même s’ils ne s’intéressent pas au rugby. Et, serait-on tenté d’ajouter, surtout s’ils ne s’y intéressent pas. Car l’actualité ovale hexagonale comme les perspectives de ce nouveau millésime ne prêtent vraiment pas à l’optimisme.

Alors que nous avons terminé l’année 2018 sur le décès de Nicolas Chauvin, espoir du Stade français, nous ouvrons la présente sur un nouveau deuil, qui frappe la famille et les proches de Nathan Soyeux, 23 ans, étudiant à Dijon, également victime d’un plaquage qui l’avait plongé dans le coma pendant plus d’un mois. Invoquer les statistiques, la loi des séries ou, plus cyniquement, le fait que Nathan ne disposait pas d’une licence FFR et pratiquait son sport dans le cadre étudiant, ne changera rien à ce triste constat : actuellement, on meurt – jeune – de jouer au rugby.

Les dirigeants français et leurs homologues internationaux ont déclaré prendre la chose au sérieux. Il serait surtout temps qu’ils prennent la mesure de ce qui arrive, et qu’ils cessent de faire croire à la fatalité.

S’intéresser au jeu dans ces conditions pourrait relever, au mieux, de la frivolité. Mais, quelque part, ce serait trahir ces gamins disparus pour l’avoir passionnément aimé que de ne pas continuer à en parler. Malheureusement, sans jouer les Cassandre, les motifs d’espérer une bonne année 2019 pour le XV de France sont assez ténus. Alors qu’à chacune des éditions précédentes, la question était de savoir si « cette fois, ce serait la bonne », les supporters en sont désormais réduits à s’interroger sur les chances tricolores de sortir des poules.

Cela n’a pas empêché le sélectionneur Jacques Brunel de recevoir lundi le trophée du manager de l’année 2018 décerné à l’occasion des « Rencontres Toussuire Sport 2019 ». Cette récompense a de quoi interroger au vu des performances de l’équipe de France sous le mandat de celui qui a remplacé Guy Novès, remercié pour insuffisance de résultats. Peut-être qu’après tout la méthode Brunel, à défaut d’obtenir des victoires, aura redonné un peu de joie de vivre et d’optimisme aux internationaux et qu’à ce titre, elle méritait d’être distinguée.

Si le souhait d’un succès du XV de France relève certainement de la gageure, il faut espérer que l’amélioration de la prise en compte du risque que le rugby fait peser sur la santé des joueurs ne restera pas un vœu pieux. Car le rugby doit rester un jeu et rien d’autre.

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