Organiser la Coupe du monde : quel intérêt ?

On ne cesse de nous le dire, la Coupe du monde est une opportunité hors-normes pour le pays qui l’accueille comme pour les pays qui y prennent part. Seulement, jamais personne ne prend la peine de nous expliquer pourquoi. Alors que se tape le coup d’envoi du Mondial au Japon, il est temps pour renvoiaux22 de démystifier les implications de cette compétition qui unit les amateurs de rugby du monde entier devant leur télévision.

Pourquoi le Japon a-t-il tant bataillé pour obtenir l’organisation de la Coupe du monde ? C’est bien simple, les implications de l’événement ne se limitent pas qu’au prestige qu’il apporte à son organisateur. Le premier chiffre parlant est le suivant : les retombées économiques de ces six semaines de compétition s’estiment à plus de quatre milliards de dollars – soit 80% du PIB fidjien. Les 400 000 supporters étrangers qui vont traverser la planète pour supporter leur équipe préférée vont contribuer au chiffre d’affaire des secteurs touristiques et commerciaux tandis que 25 000 emplois vont être créés pour les accueillir, eux et les 1 400 000 fans locaux qui se rendront aux événements.

Mais le résultat resterait décevant si au bout de six semaines l’impact de l’événement disparaissait. Le partage de l’expérience des visiteurs ainsi que leur découverte du Japon devraient avoir des effets positifs sur le tourisme et le commerce international japonais pendant des années. L’Afrique du sud en a fait l’expérience en 1995 dans une dimension qui ne sera sans doute jamais égalée. Seulement, l’aspect économique, s’il est important au moment de se décider à organiser un événement d’une telle ampleur, n’est pas seul dans les esprits.

Outre les retombées économiques monumentales de l’événement, il existe un réel intérêt géopolitique à organiser la Coupe du Monde. Organiser un événement de la sorte permet de mobiliser l’ensemble des médias pendant des mois. Il est impossible d’ouvrir les réseaux sociaux sans se faire aveugler par des drapeaux japonais, des mots écrits avec des kanjis ou des hashtags évoquant la coupe du monde au Japon. Le Japon rentre dans nos têtes et n’est pas prêt d’en sortir. Les réseaux sociaux sont un moyen essentiel de servir la puissance japonaise en développant chez l’internaute une certaine admiration envers la culture du pays et son mode de vie. C’est le principe même du soft power, cette puissance douce qui permet à un pays d’être reconnu comme une puissance grâce à son prestige dans les esprits des gens. Le Japon veut donc apparaître comme une nation asiatique majeure dans les esprits de tous et le sport est un moyen d’y parvenir. De plus, la compétition est un moyen pour le Japon d’améliorer son influence à l’échelle régionale.

Le programme de développement et d’éducation par le rugby Get Into Rugby financé par les organisateurs de la Coupe du monde permet de faire connaître le Japon au paysan des campagnes les plus reculées du Myanmar par exemple. Mais aussi, en s’imposant comme une référence rugbystique régionale, le Japon devient légitime pour conseiller les équipes nationales voisines mais aussi aider les pays à organiser des compétitions de haut niveau. Ici, nous sommes au cœur de la Géorugbystique, de l’utilisation du rugby à des fins diplomatiques, comme un outil de relation entre les pays. Et on a souvent du mal à imaginer comment cet outil peut s’avérer important.

Le rugby japonais a lui aussi beaucoup à gagner jusqu’au 2 novembre. Les meilleurs joueurs du monde seront dans l’archipel le temps de la compétition et l’objectif est de les convaincre de venir jouer au Japon. Comment ? Tout simplement en leur faisant prendre goût à la culture japonaise, au mode de vie local mais aussi en faisant valoir la qualité de son rugby. Proposer aux équipes d’affronter une équipe de première division locale comme match de préparation est une manière de faire valoir la qualité du niveau de jeu japonais. Quoi de mieux qu’un sparing partner pour goûter au rugby local ? L’occasion sera aussi très belle pour les présidents de clubs locaux qui pourront approcher beaucoup plus facilement les joueurs que s’ils se trouvent à l’autre bout du monde. Autant le dire, les offres vont pleuvoir pour la saison prochaine. Mais les organisateurs l’ont reconnu. Leur véritable objectif est avant tout de modifier la perception du rugby au Japon. Pour les joueurs de l’archipel, le rugby est un sport aux vertus récréatives et éducatives exceptionnelles. Seulement, il existe un aspect économique du rugby à considérer et la fédération locale veut le développer dans les mentalités du joueur comme de l’investisseur. Si la coupe du monde est un succès, il ne fait aucun doute que les entreprises locales vont vouloir investir dans le rugby aussi bien pour son aspect marketing que les revenus potentiels qu’il représente. Alors que le Japon a été un des premiers pays à avoir un championnat national professionnel, celui-ci s’apprête à prendre un nouveau virage.

Il existe toutefois des risques et des points négatifs à l’attribution du mondial à un pays hôte. Le risque principal est celui du scandale. Une mauvaise organisation, des débordements, un scandale sanitaire (ou de dopage organisé) sont autant de possibilités de se discréditer auprès des autres pays. Un fiasco sur un de ces aspects empêcherait l’obtention de tous les bénéfices que nous avons évoqués. Adieu les retombées économiques et l’admiration des supporters du monde entier, adieu les Kolbe, les Etzebeth ou les Radradra, le Japon aura laissé passer sa chance. Mais au-delà de ce que peut perdre le Japon en cas de Mondial raté, j’aimerais aussi souligner un aspect négatif de l’organisation de si gros événements, un événement trop ignoré par nous tous à mon goût.

Tous les bénéfices que nous venons d’évoquer, jamais un pays comme les Fidji, pourtant une des plus grandes nations du rugby mondial, ne pourra en profiter. La Coupe du monde contribue à la marginalisation des petits pays qui n’ont pas les moyens économiques comme structurels de l’organiser. De plus, elle concentre ses bénéfices dans les mains d’une poignée de pays développés tandis que ces pays marginalisés en auraient fait bien meilleur usage. La coupe du monde est l’exemple même du processus capitalistique d’accumulation des richesses, un processus injuste et malheureusement, c’est lui qui régit le sport contemporain.

Le professionnalisme a fait passer l’argent avant la méritocratie sportive. Alors que tout laisse à penser que nous avons raté le coche avec le XV, par pitié, ne faisons pas les mêmes erreurs avec le sevens, lui qui marginalise déjà les Fidji au profit de Dubaï ou de Singapour.

A. Duval

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