Loyale Albion

S’il est un domaine où la rivalité franco-anglaise, fruit d’une histoire pluriséculaire, trouve toujours à s’exprimer, c’est certainement celui du sport. Et le rugby est sans nul doute la discipline sportive qui cristallise le mieux l’ambivalence d’une relation d’amour-haine où chacun fait mine de détester l’autre tout en lui reconnaissant sinon des qualités du moins des spécificités propres à en faire un adversaire pas tout à fait comme les autres.

Il faut certes se garder de tout sentiment d’exclusivité : les autres nations d’ovalie ont comme la France un rapport passionné à la « perfide Albion », rapport lui aussi façonné par les siècles. On se plait pourtant, de ce côté-ci du Channel, à rappeler au fil des « Crunch » – surnom donné aux confrontations franco-anglaises du Tournoi des six nations – que les Anglais sont « nos meilleurs ennemis ».

Alors il faut imaginer à cette aune l’état d’esprit du lecteur français qui se décide à ouvrir le livre que l’Anglais David Beresford a consacré au XV de France – et pas n’importe lequel, celui des années 80, quand le Coq dominait l’Europe et piétinait la Rose plus souvent qu’à son tour.

Et bien, qu’on se le dise : ce « Frère d’armes » est peut-être l’un des plus beaux livres jamais écrits sur une équipe de France de rugby.

Conçu comme le récit des rencontres de David Beresford avec les protagonistes de l’époque, cet ouvrage se distingue par son style proche du documentaire, un style original apportant un relief tout particulier à la narration et qui donne au lecteur le sentiment de partager la complicité que ce dernier parvient à nouer avec ses interlocuteurs.

Est-ce par ce qu’il est Anglais que, paradoxalement, David Beresford obtient de chacun de ses hôtes de marque qu’il se livre avec autant de sincérité ? Peut-être. Ce qui est certain, c’est que chaque interview exprime une rare authenticité, où jamais, pourtant, la pudeur ne fait défaut. Ces entretiens sont accompagnés de courts témoignages de coéquipiers ou d’adversaires qui éclairent à leur manière le parcours en Bleu des trente-deux joueurs « sélectionnés » par David Beresford, et de leur entraîneur, Jacques Fouroux.

On est touché par la singularité et l’humilité de la démarche de l’auteur, dont l’affection pour ces hommes n’est d’évidence pas feinte. Et lorsqu’il s’agit d’évoquer la mémoire de ceux qui ont malheureusement quitté le pré, comme « le petit caporal », Robert Paparemborde ou Pierrot Lacans, David Beresford nous emmène rencontrer leur proche, dont le témoignage émouvant parvient, l’espace d’une lecture, à faire revivre avec un éclat magnifique le souvenir de ces figures de l’ovalie tricolore trop tôt disparues.

Gageons donc qu’en refermant le très beau livre de David Beresford, le lecteur se dira que si les Anglais sont « nos meilleurs ennemis », il conclura qu’avec un ennemi pareil, on n’a pas besoin d’ami…

Frères d’Armes, de David Beresford

Traduit de l’anglais par Olivier Villepreux

Editions Hugo Sport

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