Les jours d’après

Nous retrouvons notre envoyé spécial, François-Xavier, pour son dernier article sur son séjour au Japon. Nous le retrouvons après le match des Bleus face aux Tonga, s’apprêtant à assister aux deux dernières rencontres programmées durant son périple : France – Angleterre et Japon – Ecosse…

J’avais quitté Kumamoto sur une impression très fâcheuse: celle d’avoir à assister, quelques jours après la rencontre des Bleus face aux Tonga, à une resucée nippone d’Azincourt ou de Waterloo.

Mes devoirs de supporter ne m’aveuglaient pas au point de renoncer à toute honnêteté intellectuelle : sauf retournement improbable, et donc imprévisible, j’allais devoir être le spectateur impuissant d’une déculottée rugbystique du XV de France par celui d’Angleterre.

Cela ne m’ a empêché de profiter, dans l’intervalle, des charmes des anciennes capitales que sont Kyoto et Nara. Kyoto, ville impériale dont les habitants se plaisent à dire que « l’empereur est seulement parti en congés à Tokyo », a certes perdu de sa superbe. Toutefois, les maisons mères des sociétés japonaises et des écoles d’arts sont encore sises à Kyoto et des milliers de temples sont toujours là. Parmi eux, on en compte un dédié au rugby. Le vaste panthéon shinto a placé le rugby sous l’égide de la déesse Kantama-no Mikoto. Un espace lui est dédié à l’intérieur du grand sanctuaire Shimagono et les ema (tablettes en bois portant les voeux des fidèles et suspendus aux bois des sanctuaires shinto) y prennent naturellement la forme d’ un ballon de rugby.

Venait ensuite la découverte de Nara, la première capitale fixe de l’empire. Dans le parc de la ville, au sein duquel se dresse le Temple Tōdai-ji, les daims tournent autour des visiteurs à l’ affût de la nourriture officielle vendue par un réseau de roulottes. Bien agrainés, ils ne manifestent aucune hostilité, bien que le cycle hormonal annuel devrait tourmenter les mêmes . Nous sommes vraiment dans la carte postale mais la découverte du pavillon d’or est toujours un moment de grâce.

Pour autant, ces élans esthétiques ne devaient pas nous faire oublier l’essentiel : France-Angleterre se rapprochait et le shinkansen pour Tokyo ne nous attendrait pas. Toutefois, les nouvelles de la météo se dégradèrent à toute allure. Le dix-neuvième typhon touchant cette année le Japon allait frapper de plein fouet l’ agglomération tokyoïte, imposant la décision d’annuler le match France-Angleterre. Le déchaînement des éléments a eu pour conséquence imprévue de permettre aux Bleus de sortir invaincus du premier tour, ce que personne n’ aurait parié.

Ayant vécu aux fauteuils d’orchestre les tempêtes françaises de 1999 et de 2009, je ne connaîs que trop la violence de la nature dans ces circonstances. Je n’ai personnellement eu à subir qu’ une réclusion dans ma chambre d’hôtel, avec électricité, eau courante et internet, pour me garder à l’abri des torrents de pluie qui se sont déversés sans discontinuer pendant vingt-quatre heures. J’ai toutefois éprouvé le (petit) frisson d’ un tremblement de terre.

Les média ont diffusé le dramatique bilan humain et matériel des intempéries. Le jour s’est levé sur un grand ciel bleu mais les dégâts étaient bien là. Pas dans le centre de Tokyo, où feuilles et quelques branches par terre étaient les seuls stygmates de la catastrophe. Egoïstement, mes regards se sont focalisés vers Yokohama. Port de l’ agglomération tokyoïte, il avait subi directement les assauts des éléments. La rivière jouxtant le stade avait débordé et certaines installations (dont les vestiaires) étaient inondées. La question de l’annulation pouvait se poser légitimement. Toutefois, le feu vert fut donné vers midi. La protection préalable de la pelouse et un immense travail invisible du grand public a permis la tenue du match dans des conditions matérielles tutoyant le zéro défaut.

C’ est ainsi que je me suis intégré à la marée rouge et blanche des supporters, pacifique celle-là, qui a déferlé sur le stade de Yokohama. Nostalgique de l’auld alliance, je m’étais préparé à soutenir nos amis écossais. Je me suis cependant senti quelque peu isolé au sein de la colonie française, qui a majoritairement pris fait et cause pour les locaux. Dans un stade plein comme un oeuf, les 67.666 spectateurs ont d’ abord observé une minute de silence à la mémoire des victimes du typhon, moment de recueillement digne et grave. Vint ensuite le moment des hymnes. Celui du Japon se prête peu au chant. Pour un peuple peu réputé pour extérioriser ses passions, le seizième homme japonais s’est pourtant donné à fond dès ce moment et son investissement est resté du même niveau jusqu’au coup de sifflet final. J’ ai assisté à un déchaînement continu, même (et peut-être) surtout lorsque la barque nippone tanguait. Le tout, dans le respect le plus complet de l’ adversaire, a débouché sur des moments de fraternisation, autour de la musique, des chants et des buvettes.

Le score est connu de tous. Force pour moi est de reconnaître que le meilleur a gagné. Mais de quelle manière ! L’enjeu était lourd pour les deux protagonistes. Les Japonais ont pourtant joué avec l’audace de ceux qui ont tout à gagner. J’ai apprécié cet engagement physique et moral de tous les instants, cette recherche continue de solutions pour briser la résistance de l’adversaire. Certes tout ne fut pas parfait (mais la perfection est-elle de ce monde?). Un jeu au pied mieux possédé par les Brave blossoms leur aurait permis d’ alourdir le score en leur faveur. Quelques violences ont un peu entâché le cours du jeu, avec notamment l’amorce d’une bagarre générale à la 67ème minute. Mais ce n’ est pas avec des chaussures en rafia que les joueurs pouvaient offrir un spectale d’ une telle qualité et offrir autant de plaisir aux spectateurs. Des mouvements d’ une intensité rare, d’ une rapidité et d’ une audace folle trahissent la force collective et les compétences techniques possédées par les deux groupes. Tout cela ne fait que souligner en creux ce qui manque tant à notre quinze…

Le lendemain, j’ai fait mes adieux au Japon pour regagner mon cher pays. Je garde toutefois dans mon coeur et ma mémoire des moments inoubliables de découverte, de surprise et de joie.

Qu’est maintenant le Japon à mes yeux? Un mélange de la RFA d’ Adenauer et de futuropolis, avec ses bons et des mauvais côtés. Le tramway de Fukuoka, avec son plancher en bois, ses sièges en moleskine à boutons (sans aucune éraflure) et ses tablettes en bois verni. Les cabines téléphoniques à pièces avec l’ annuaire, libre de tout lien, sous le combiné. La ponctualité rigoureuse des moyens de transport. Les restaurants où le tabac est naturellement présent. Les motocyclistes qui ignorent le port du casque. Les équipements techniques du dernier cri. En même temps, ce respect forcené des règles, expression de ce zen collectif qui tient lieu d’ idéal social. Tout clou qui dépasse appelle le marteau, dit (à peu près) un proverbe local. Un monde profondément matérialiste, où la solitude est prégnante. Un hyperconsumérisme, dont la simple soutenabilité devrait faire question.

Et si, au fond, ce qui est vraiment japonais était ce qui ne se voit pas? Puissent les jours d’ après mon retour me permettre de le discerner.

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