Judas nonchalants

Les polémiques sur l’arbitrage sont une habitude dans le Top14. Et, il faut le reconnaître, elles sont aussi vieilles que le rugby lui-même, du moins à compter de la création de la fonction à la fin du 19ème siècle.  Mais l’incident survenu le week-end dernier à Agen à l’occasion de la rencontre entre le SUA et Clermont, et ses suites dans les médias et sur les réseaux sociaux donnent le sentiment d’un détestable glissement vers une forme plus radicale de remise en cause de l’arbitrage.

En effet, ce n’est pas une bordée d’injures qui a été lancée sur l’un des arbitres assistants de la rencontre, Monsieur Charabas, par un supporter énervé mais une pièce de monnaie. Même si les dirigeants du SUA ont cherché à calmer le jeu – ou à minimiser l’incident pour s’éviter une trop lourde sanction, en indiquant notamment que ce jet de monnaie avait été effectué presque « nonchalamment », celui-ci relève d’une double violence.

Physique, d’abord. Car même si la pièce en question ne représentait évidemment pas un réel danger pour la santé de Monsieur Charabas, le simple fait de viser quelqu’un avec un projectile induit par définition la volonté d’atteindre l’intégrité physique de la personne. Ce n’est pas un coup de poing, mais le geste est au fond le même. La brutalité, certes contenue, demeure sous-jacente et ne saurait à ce titre être excusée.

La deuxième forme de violence est symbolique, mais pas moins inacceptable. En lançant cette pièce, le supporter matérialise l’accusation non pas du caractère partisan de l’arbitre – accusation reprise au passage par le maire d’Agen lui-même ( !) – mais bien de sa malhonnêteté : l’homme au sifflet est « vendu ». A qui ? A l’adversaire ou aux puissances d’argent qui règnent sur le Top14 (l’adversaire du Clermont incarnant l’un et l’autre).

L’arbitre, bouc-émissaire facile de l’incapacité d’une équipe à vaincre son opposant, endosse la figure de Judas, celui qui trahit pour quelques deniers. Mais où sont les Judas sinon dans les tribunes des stades ou des journaux qui trahissent l’esprit du rugby ? Cet esprit qui tolère largement qu’on critique l’arbitre, mais pas qu’on lui porte atteinte physiquement.

Au final, la nonchalance revendiquée du geste en dit long sur l’inéluctable et regrettable disparition du rapport très particulier qu’entretenait traditionnellement le rugby de haut niveau à l’arbitrage et à celui qui l’incarne sur le terrain.

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