Il était une voix

Les amateurs de ballon rond vous le confirmeront : ce qui restera du succès tricolore en coupe du monde de football, dans les mémoires de ceux qui n’ont pas eu la chance d’y assister dans les stades russes, ce seront non seulement les buts inscrits par les hommes de Didier Deschamps, mais aussi – au moins autant – les commentaires du journaliste Grégoire Margotton et de son consultant Bixente Lizarazu. Faites le test, en fermant les yeux, d’écouter les deux acolytes commenter les buts français face à l’Argentine ou prononcer le prénom de chaque sélectionné au coup de sifflet final du 15 juillet dernier. Frissons assurés, « second poteau Pavard » pour l’éternité.

C’est une forme de paradoxe, car le souvenir des voix est celui qui s’efface malheureusement le plus vite, mais c’est aussi la marque de l’importance du commentaire audiovisuel. S’il ne disposait que du seul « son d’ambiance », le téléspectateur perdrait une partie de ce qu’il conservera en lui une fois le téléviseur éteint.

Le rugby ne fait pas exception, qui réclame comme son cousin du ballon rond un savoir-faire qui ne s’improvise pas, pas plus qu’il ne se revendique au seul fait d’occuper la place du commentateur. Et ce ne sont pas quelques mauvais calembours qui pourront installer leur auteur dans le cercle très fermé des commentateurs dont la voix restera à jamais associée à un match de légende ou une action inoubliable.

En France, difficile de ne pas penser à Roger Couderc, qui fit les beaux jours du Tournoi du temps qu’il se disputait à cinq et que les confrontations avec les grandes nations du Sud s’égrenaient avec une parcimonie sans commune mesure avec notre époque. Roger Couderc, il le reconnaissait lui-même, n’était pas le meilleur connaisseur des règles et ne brillait certes pas par son objectivité. Mais il respirait le rugby comme pas un, le vivant autant qu’il le commentait. Ceux qui l’écoutaient reconnaissaient en lui leur semblable, admonestant l’adversaire voire l’arbitre, mais avec une forme de candeur étonnante, un peu à l’image des rugbymen eux-mêmes, féroces avec leurs vis-à-vis sur le terrain et parfaits gentlemen en dehors. Ses « allez les petits » se sont imprimés dans les mémoires avec la même netteté que les cadrages-débordement d’un Rolland Bertranne ou les charges d’un Michel Crauste.

Après lui, Pierre Salviac aidé comme son auguste prédécesseur par l’international Pierre Albaldejo, a su trouver les mots justes pour accompagner « l’essai du siècle » inscrit par Philippe Saint-André à Twickenham en 1991 ou celui « du bout du monde » marqué par Jean-Luc Sadourny trois ans plus tard à l’Eden Park d’Auckland.

Outre-Manche, difficile de ne pas citer l’Ecossais Bill McLaren, dont le surnom, « The Voice of rugby », suffit à dire ce qu’il représente pour des générations de fans. McLaren n’est pas le seul commentateur dont les prestations sont restées en mémoire chez les afficionados du ballon ovale. Ainsi, qu’on évoque le match Barbarians britanniques – All Blacks du 27 janvier 1973 et son fameux essai inscrit par Gareth Edwards, et c’est une autre grande voix du rugby qui chante aux oreilles des amateurs britanniques.

Ce jour-là, donc, ce n’est pas Bill McLaren, souffrant d’un sévère mal de gorge, qui officie. L’ancien international gallois Cliff Morgan le remplace au pied levé. Lorsque le Néo-Zélandais Bryan Williams tape son coup de pied, bientôt rattrapé par Phil Bennett, qui lancera la sarabande à l’issue de laquelle Edwards inscrira « that try », Morgan entame l’une des plus mythique description d’essai de l’histoire de la presse audiovisuelle :

« Kirkpatrick to Williams. This is great stuff. Phil Bennett covering. Chased by Alistair Scown. Brilliant !! Oh, that’s brilliant ! John Williams, Bryan Williams. Pullin. John Dawes. Great dummy ! To David, Tom David, the half-way line! Brilliant by Quinnell ! This is Gareth Edwards! A dramatic start !! What a score ! Oh, that fellow Edwards! »

«  Kirkpatrick pour Williams. C’est du bon boulot. Phil Bennett en couverture. Chassé par Alistair Scown. Génial !! Oh c’est genial ! John Williams, Bryan Williams. Pullin. John Dawes. Superbe feinte ! Pour David, Tom David, la ligne médiane ! Superbe Quinnell ! C’est Gareth Edwards ! Une entame spectaculaire !! Quel essai ! Oh l’ami Edwards ! »

Après avoir repris son souffle, Morgan conclut :

 « Si le plus grand écrivain du monde avait écrit cette histoire, personne ne l’aurait cru. C’était vraiment quelque chose. »

Comme pour toutes les rencontres qui sont restées dans la mémoire collective depuis un demi-siècle, il fallait un écrin sonore pour donner tout son éclat à ce joyau de match. Un écrin tissé en 1973 par l’ambiance extraordinaire de l’Arms Park, le public exprimant son ravissement à chaque passe des Barbarians et concluant l’action par ce que le reporter John Reason qualifia « d’éruption d’extase ».  Mais un écrin également formé des propos du commentateur Cliff Morgan.

Sans conteste, lorsqu’on revisionne certaines rencontres et que les images nous paraissent bien fades à l’aune de nos souvenirs, bien souvent les commentaires du direct en rehaussent l’éclat et en restituent, intacte, la magie.

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(1 commentaire)

    • Luc on 14 janvier 2019 at 22 h 46 min
    • Répondre

    Heureusement tes écrits restent mon cher Antoine ! 😉

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