De la reproduction sociale dans le rugby

Le Canada s’est qualifié pour la Coupe du monde 2019 au repêchages au détriment de nombreux principes sportifs

La Coupe du monde 2019 met sous nos yeux un fait surréaliste : une seule nation qui dispute le Mondial au Japon n’a pas disputé celui en Angleterre en 2015. Il s’agit de la Russie. Le pire, c’est que la Russie s’est qualifiée suite aux sanctions infligées à d’autres pays européens pendant le processus de qualification. Parmi eux se trouvait évidemment la Roumanie, qui était l’équipe présente en Angleterre en 2015. À titre de comparaison, il y a eu huit changements parmi les 32 équipes présentes aux Coupes du monde de football 2014 et 2018. Alors que se passe-t-il sur la planète ovale ?

Je sais ce à quoi vous pensez. C’est vrai, le monde du rugby est bien plus restreint que celui du football et le nombre de nations compétitives au plus haut niveau mondial est encore plus limité. Seulement, ce serait se voiler la face que de fermer les yeux sur les autres facteurs de reproduction des équipes dans les grandes compétitions mondiales. En effet, le système de qualification pour le mondial mis en place par World Rugby est complètement biaisé avec l’objectif de permettre aux équipes les plus compétitives de prendre part à la Coupe du monde et donc de proposer le meilleur niveau de jeu possible. Un choix qui semble entrer en contradiction avec la volonté de développer la pratique du rugby dans de nouveaux pays. D’ailleurs, si vous en doutez, regardez les grandes compétitions internationales que sont le Six-Nations et le Rugby Championship… personne n’a l’opportunité de les rejoindre s’il ne se fait pas inviter, aucun système de qualification n’étant mis en place. 

Mais regardons de plus près la qualification à la Coupe du monde qui est l’événement phare du rugby mondial. Nous prendrons deux pays comme exemple. Le Canada et la Namibie, tous deux présents au Japon. Pour se qualifier le Canada a eu droit à trois essais. Tout d’abord, le vainqueur de sa confrontation avec les États-Unis se qualifiait directement pour le Japon. Le perdant, le Canada, avait toutefois la chance de pouvoir jouer un match de barrage contre le vainqueur du tournoi sud-américain pour se qualifier directement à nouveau. Cette confrontation, gagnée par l’Uruguay envoya le Canada en repêchage, lui permettant de tenter sa chance une troisième fois dans une poule avec d’autres seconds, fois qui fut la bonne, pour se qualifier. Le Canada a donc eu trois opportunités pour se qualifier directement pour la Coupe du monde. 

La Namibie n’a pas eu la même chance. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il s’agit d’un pays africain, continent peu intéressant aux yeux de World Rugby d’un point de vue des retombées économiques. Il faut savoir que 90% du budget de la fédération internationale provient de cet événement tous les quatre ans. Les enjeux économiques qui y sont liés sont donc loin d’être mineurs. La Namibie n’a donc eu qu’une opportunité pour gagner un ticket pour le Japon. Si elle voulait se qualifier il fallait finir dans les deux premiers de l’Africa Rugby Gold Cup. En gagnant, elle s’est qualifiée directement, le Kenya finissant second se voyant offrir une place pour les repêchages. Mais non, cela ne fait pas deux opportunités de qualification pour autant mais bien une seule car le Canada était sûr de pouvoir essayer de se qualifier trois fois quelques soient ses résultats, la Namibie quant-à-elle n’a eu qu’une opportunité pour finir dans les deux premiers de son groupe continental. Alors oui je m’indigne, et je ne devrais pas être le seul, je trouve ce système allant à l’encontre du sport. Vous me direz, il est tout à fait en accord avec l’annulation de matchs comme Nouvelle-Zélande Italie. 

Mais aveuglée par les lueurs vertes des billets et non de la pelouse, la fédération internationale préfère faire la politique de l’autruche lorsqu’elle est confrontée à des inégalités de la sorte. Par exemple, lorsque les joueurs du Pacifique comme le samoan Dan Leo s’indignent sur les réseaux sociaux et dénoncent les pratiques des grands clubs français qui imposent à leurs joueurs de renoncer à la Coupe du monde au moment de signer leurs contrats, World Rugby fait la sourde oreille. C’est sûr, une finale Samoa-Fidji entraînerait bien moins de retombées économiques qu’Angleterre-Australie mais au moins elle respecterait les règles du sport. Pendant plus d’un siècle, cette même fédération s’est battue pour que le sportif ne soit pas perverti par le professionnalisme dans le rugby de manière on ne peut plus noble. Mais depuis 1995 tout a bien changé là-haut. 

J’arrête de critiquer World Rugby qui après tout investit l’argent de ces compétitions de manière très noble pour permettre à des jeunes de s’émanciper par le rugby à travers le monde et qui nous permet au quotidien de voir du beau jeu dans des compétitions (plutôt) bien organisées. Seulement trop c’est trop et il est temps que les dirigeants reviennent à la raison. Je profite de plus de ce dernier paragraphe pour saluer deux joueurs : Jack Lam et Jerry Tuwai. Le premier se retrouve sans club depuis que hier sa Coupe du monde avec les Samoa s’est terminée parce qu’il a refusé de signer en TOP 14 car les clubs qui le démarchaient lui auraient imposé de renoncer à représenter son pays au Mondial. Le deuxième, qui est un des meilleurs joueurs de rugby à sept du monde décline chaque année des offres pharamineuses de clubs du monde entier pour avoir le droit de continuer à représenter les îles Fidji sur les étapes de World Series et autres événements. Il a préféré vivre dans la misère plutôt que de faire vivre plusieurs familles en allant jouer à XV en Europe mais il fait la fierté de toute sa nation.

Et pour moi, ça mérite d’être souligné, bien plus que la qualification du Canada. 

Antoine Duval

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(1 commentaire)

    • Salvatore on 15 octobre 2019 at 19 h 56 min
    • Répondre

    si sur le fond je suis d’accord, la comparaison est un peu biaisée. Si le Kenya avait gagné le repêchage, il aurait été qualifié après 2 chances. Comme l’Uruguay. Et la comparaison eut été différente.
    Ce qui est plus gênant c’est que les 3 premiers de poule soient qualifiés automatiquement. Ce qui ne laisse que 8 places. Dont 6 pour les champions continentaux… et 2 via des repêchages divers.

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