Dieu a ramassé la copie de Denis

Décidément, les mois de décembre sont cruels avec les plumes ovales. Un an, presque jour pour jour, après les décès de Jean Cormier et Jacques Verdier, la Camarde vient d’enlever Denis Lalanne à l’affection de tous les amateurs de rugby.

Agé de 93 ans, Denis Lalanne faisait un peu figure de commandeur parmi les journalistes et écrivains de sport. Il fut celui qui donna à beaucoup sinon l’envie de jouer au rugby, du moins celle de partager les émotions que cette discipline peut susciter.

Avec son « Grand combat du XV de France », retraçant la tournée de 1958 en Afrique du Sud, conclue par une victoire tricolore historique dans la série de test-matchs, Denis Lalanne contribua grandement à faire entrer le rugby, à l’instar du cyclisme ou de la boxe, dans le cercle fermé des sports littéraires, ceux qui, débordant largement du terrain de jeu, embrassent celui de l’épopée et de la chanson de geste.

Denis Lalanne connut l’époque glorieuse du rugby français des années 60, celui des frères Boniface, qu’il narra avec maestria dans « Le temps des Boni » et évoqua dans « Rue du Bac ». Il côtoya rugbymen et gens de lettres, fut un compagnon de route d’Antoine Blondin et des Hussards, ce qui lui valu quelques ressentiments de la part de ses confrères qui lui reprochèrent parfois de ne pas appartenir à la rive gauche de l’échiquier politique, lui qui fréquenta celle, parisienne, de la Seine avec gourmandise puis nostalgie.

Amoureux du rugby, Denis Lalanne fut aussi féru de golf et de tennis, passions qu’il décrivit notamment dans « Trois balles dans la peau », publié en 2011 et que symbolise parfaitement le prix littéraire portant son nom, remis chaque année à l’auteur du meilleur article francophone consacré au tournoi de Roland-Garros.

Ecrivain de sport, écrivain tout court, Denis Lalanne n’hésita pas à sortir du champ de jeu pour parcourir d’autres chemins littéraires, à l’image de son ultime roman, « Dieu ramasse les copies », paru en 2019.

Denis Lalanne n’est plus. Restent ses ouvrages, témoignages précieux d’une certaine idée du rugby. Et de la vie.

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La difficile convergence d’élite

Lundi soir, la Nuit du Rugby organisée par la LNR été l’occasion de réunir autour de son président l’ensemble des décideurs du rugby professionnel et, en marge de la manifestation, d’y discuter du dossier « XV de France » avec les représentants de la Fédération, et plus particulièrement Bernard Laporte.
Si la presse se fait écho d’avancées positives sur la délicate question de la mise à disposition des joueurs (avec son corolaire de l’élargissement du groupe convoqué à chaque rassemblement à Marcoussis), il apparait néanmoins prématuré d’avancer que désormais tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.


D’abord parce que d’autres aspects de la relation entre les clubs et le staff du XV de France devront faire l’objet d’une approche concrète et ne pas en rester au stade des intentions, fussent-elles bonnes. Ainsi, l’articulation de la préparation physique en club avec les exigences du calendrier international, l’identification des carences techniques individuelles à travailler, le reporting des données physiologiques (très au point chez nos amis Outre-Manche) sont au nombre des sujets à clarifier et, surtout, à mettre au point avec l’ensemble des clubs, en particulier les plus gros pourvoyeurs du XV de France qui ne sont pas spécialement ses premiers supporters. Tout en affirmant son adhésion à la démarche du sélectionneur, Ugo Mola l’a néanmoins qualifiée d’intrusive en l’état…


Ensuite, on ne saurait évoquer le climat entre FFR et LNR sans avoir à l’esprit les nouvelles démêlées qui les opposent sur la sanction infligée au Montpellier Hérault Rugby au titre du salary cap, sanction assez lourde infligée par la LNR et très largement allégée par la commission d’appel de la FFR. Le fait que le club fautif soit présidé par un proche du président Laporte ne contribuera pas à alléger une tension que les sourires d’un soir festif à l’Olympia ne masqueront sans doute pas longtemps.


L’organisation de la prochaine édition de la coupe du monde en France a certainement contribué à cette apparente convergence sinon d’intérêts, du moins d’objectifs entre les dirigeants de l’élite du rugby français. L’histoire des relations entre les clubs et la fédération, ancienne comme plus récente, nous conduit cependant à la plus grande prudence sur ce rapprochement, et sur sa capacité à durer.

Les intentions sont là, reste à les faire prospérer. Le plus difficile commence.

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Loyale Albion

S’il est un domaine où la rivalité franco-anglaise, fruit d’une histoire pluriséculaire, trouve toujours à s’exprimer, c’est certainement celui du sport. Et le rugby est sans nul doute la discipline sportive qui cristallise le mieux l’ambivalence d’une relation d’amour-haine où chacun fait mine de détester l’autre tout en lui reconnaissant sinon des qualités du moins des spécificités propres à en faire un adversaire pas tout à fait comme les autres.

Il faut certes se garder de tout sentiment d’exclusivité : les autres nations d’ovalie ont comme la France un rapport passionné à la « perfide Albion », rapport lui aussi façonné par les siècles. On se plait pourtant, de ce côté-ci du Channel, à rappeler au fil des « Crunch » – surnom donné aux confrontations franco-anglaises du Tournoi des six nations – que les Anglais sont « nos meilleurs ennemis ».

Alors il faut imaginer à cette aune l’état d’esprit du lecteur français qui se décide à ouvrir le livre que l’Anglais David Beresford a consacré au XV de France – et pas n’importe lequel, celui des années 80, quand le Coq dominait l’Europe et piétinait la Rose plus souvent qu’à son tour.

Et bien, qu’on se le dise : ce « Frère d’armes » est peut-être l’un des plus beaux livres jamais écrits sur une équipe de France de rugby.

Conçu comme le récit des rencontres de David Beresford avec les protagonistes de l’époque, cet ouvrage se distingue par son style proche du documentaire, un style original apportant un relief tout particulier à la narration et qui donne au lecteur le sentiment de partager la complicité que ce dernier parvient à nouer avec ses interlocuteurs.

Est-ce par ce qu’il est Anglais que, paradoxalement, David Beresford obtient de chacun de ses hôtes de marque qu’il se livre avec autant de sincérité ? Peut-être. Ce qui est certain, c’est que chaque interview exprime une rare authenticité, où jamais, pourtant, la pudeur ne fait défaut. Ces entretiens sont accompagnés de courts témoignages de coéquipiers ou d’adversaires qui éclairent à leur manière le parcours en Bleu des trente-deux joueurs « sélectionnés » par David Beresford, et de leur entraîneur, Jacques Fouroux.

On est touché par la singularité et l’humilité de la démarche de l’auteur, dont l’affection pour ces hommes n’est d’évidence pas feinte. Et lorsqu’il s’agit d’évoquer la mémoire de ceux qui ont malheureusement quitté le pré, comme « le petit caporal », Robert Paparemborde ou Pierrot Lacans, David Beresford nous emmène rencontrer leur proche, dont le témoignage émouvant parvient, l’espace d’une lecture, à faire revivre avec un éclat magnifique le souvenir de ces figures de l’ovalie tricolore trop tôt disparues.

Gageons donc qu’en refermant le très beau livre de David Beresford, le lecteur se dira que si les Anglais sont « nos meilleurs ennemis », il conclura qu’avec un ennemi pareil, on n’a pas besoin d’ami…

Frères d’Armes, de David Beresford

Traduit de l’anglais par Olivier Villepreux

Editions Hugo Sport

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Il y a loin de la Coupe aux Jeux…

François-Xavier, l’envoyé spécial de Renvoi aux 22 à la Coupe du monde nous adresse son dernier article. L’occasion pour lui de dresser un bilan de la compétition, non pas en termes de jeu, mais d’organisation : si la réussite japonaise est indéniable, il faut nuancer ce constat positif. A quelques mois d’un autre événement sportif autrement plus considérable…

Me voilà de retour dans ma campagne après ce grand bain de foule, qui me marquera pour longtemps.

Pour ce dernier billet, plutôt que de partager mes expériences, je vais emprunter les chemins de la futurologie. Dans les colonnes de Renvoi aux 2, Antoine Duval a eu des mots très justes sur l’accueil d’évènements sportifs d’envergure mondiale par des pays hôtes comme le Japon. Je me permets d’ y ajouter ma propre vue prise depuis les trottoirs nippons.

Pour moi comme pour bon nombres d’observateurs, la coupe du monde du rugby au Pays du Soleil Levant a été globalement un succès. Quitte à me répéter, je ne tarirai pas d’ éloges sur l’organisation, la mobilisation sociale, la qualité des infrastructures.

Mais au risque de surprendre, dire que l’événement a peu suscité d’enthousiasme localement me semble rendre compte de la réalité.

Les supporters gaijins (étrangers) se sont souvent sentis seuls dès qu’ ils s’ éloignaient du microcosme des matchs. Dans les izakaya (les bars à tapas locaux) enfumés (la loi japonaise réprime la tabagie dans la rue et pourchasse les délinquants par une police ad hoc mais laisse les fumeurs s’ adonner à leur vice dans les restaurants … allez comprendre), la télévision diffuse les matchs dans l’indifférence générale. Si l’on ne sort pas de son hôtel, ce n’ est guère mieux.

Dans les halls, des excuses sont affichées (y compris dans le sabir international globish) pour les désagréments (bruits notamment) liés à la diffusion des matchs dans les salons.

Ne nous y trompons pas : les médias locaux ne se sont guère intéressés au sujet. La victoire des locaux contre l’ Irlande (et surtout contre l’Ecosse) a bien bouleversé momentanément la donne, mais cela a plus tenu du prurit nationaliste
que d’un engouement réel. Les quelques scènes de liesse populaire auxquelles j’ai pu assister ont donné lieu à des excuses immédiates de la part des contrevenants à l’ordre établi…

Le rugby a vraiment eu du mal à se frayer un chemin dans le tourbillon local. J’ai ainsi vu des kakemonos rugbystiques détournés pour permettre la diffusion de compétitions de base-ball ou de golf, autrement plus populaires. Trouver un gadget lié à la coupe du monde pour ramener à ses proches en dehors du mégastore de la place de la gare de Shinjuku a véritablement relevé du parcours du combattant.

La préparation même de l’événement, lourde comme peut l’être tout ce qui touche à l’adminisitration au Japon, a donné lieu à diverses algarades et autres controverses.

Tout d’ abord, entre la puissante fédération japonaise de soccer et le comité d’organisation. La tenue des matchs imposa de priver les « pousse-citrouille » de leur terrains favoris pour les réléguer vers des stades de seconde zone. L’ intérêt national les fit certes plier mais sans faire profiter les nouveaux bénéficiaires des installations de leur conseils avisés, en particulier sur la gestion des spectateurs. Une petite anecdote va souligner ce manque de coopération. La troisième mi-temps d’ Ecosse-Irlande a donné lieu à des « débordements »de la part de supporters déçus de n’avoir pas pu consommer de bière, manifestations d’humeur peu appréciés des autorités locales. Il est vrai que l’approvisionnement en boisson houblonnée avait été établi sur des normes basses d’ une demi-pinte par spectateur… ce qui a laissé beaucoup de spectateurs celtes sur leur soif.

Autre exemple: l’amateur de musique vivante que je suis s’est désolé de l’absence d’orchestre pour interpréter les hymnes nationaux. Le coupable était à chercher du côté de l’hégémonique fédération de baseball, premier sport collectif au Japon, qui a tout bonnement refusé de se démunir des formations musicales animant ses compétitions au profit des matchs de la coupe du monde.

D’ une certaine façon, ces incidents ne sont qu’un aspect d’une des caractéristiques du fonctionnement social japonais : la difficulté de prendre rapidement des décisions. Ce défaut a d’ailleurs été combattu par les entraîneurs de rugby occidentaux « importés » par les clubs de rugby japonais, qui ont concentré en particulier leurs efforts sur la formation morale des demis. J’ai été personnellement frappé par les limites des capacités d’improvisation et d’adaptation des locaux à des situations imprévues ou à des interlocuteurs n’ayant pas les mêmes référents culturels, déjà mises à rude épreuve par une affluence somme toute limitée. Je vais illustrer cela par petit souvenir personnel : j’ai assisté avec quelques compères au match Ecosse-Samoa, confortablement installé dans les salons de notre hôtel. Voulant fêter la victoire de l’Ecosse, nous avons fait venir quelques boissons accompagnées de légères victuailles. Notre ravitaillement subissant du retard, nous nous sommes enquis, certes de manière peut-être un peu vives au regard des « normes » locales, de la livraison de notre provende. Cela nous a valu de bénéficier d’une double ration par rapport à nos commandes. Cela ne nous effraya pas mais nous étions en dette ! Notre anglais, bien que supérieur à celui de nos hôtes, ne nous a toutefois pas permis de faire comprendre que nous souhaitions nous acquitter de notre dû. Nous nous sommes résolus, de guerre lasse, à commettre soit de la grivèlerie, soit à bénéficier d’une générosité non sollicitée…

De même les désordres très relatifs engendrés par l’événement, et somme toute inhérents à un événement sportif, ont troublé la société locale. Je ne reviendrai pas sur l’ « affaire » du Paquito qui a agité le métropolitain tokyoïte – et les réseaux sociaux. Pour s’en tenir à des désagréments de moindre échelle, les insulaires n’hésitèrent pas à gourmander les gaïjins pour les bruits causés par ce que j’estime être l’existence normale d’un groupe lors d’une manifestation festive. L’harmonie sociale a parfois des exigences poussées.

Un autre élément qui m’ a interpellé est la surrperésentation parmi les bénévoles de personnes d’un âge certain mais appartenant à mon avis à la génération du baby-boom. L’activité des personnes âgées est certes une réalité quotidienne au Japon. Mais devoir mobiliser à ce point les classes d’âge les plus avancées laisse songeur quant aux capacités de mobilisation complémentaire qui devront être nécessairement actionnées pour les prochains Jeux Olympique.

A cet égard, je pense que la coupe du monde de rugby n’aura été qu’un tour de chauffe pour les JO de 2020. Il s’ agissait d’ un test de la résilience du corps social, de sa capacité à absorber une dose d’extranéité et, même si le mot peut paraître fort, de désordre supérieure à l’étiage habituel.

Au final, même si la réussite globale de la coupe du monde est un signal encourageant pour la société japonaise, qu’en sera-t-il pour un événement beaucoup plus intense comme les JO, qui seront plus ramassés dans le temps et l’espace ? Réponse dans un peu moins d’un an…

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