Amoureux à en perdre la tête

« On fera de vilains vieux » disait le regretté Michel Crauste, qui décrivait ainsi la rudesse des combats du rugby de son époque, celle des années 60. Cette phrase, qui a fait florès depuis dans la littérature ovale, semble bien peu adaptée à ce qu’est devenu aujourd’hui un sport dont on peut redouter désormais qu’il ne fasse plus tant de « vilains vieux » que des séniles avant l’âge.

Les témoignages de joueurs de très haut niveau commencent à se faire plus nombreux qui décrivent pour les moins « graves » d’entre-eux les maux de têtes récurrents ou les changements humeurs fréquents et inopinés et pour d’autres, encore plus préoccupants, des diagnostics médicaux lourds qu’il est difficile de ne pas relier à la pratique du rugby.

Ces derniers jours, les anciens internationaux anglais Steve Thompson et gallois Alix Popham ont révélé souffrir de maladies telles que la démence précoce ou l’encéphalopathie traumatique chronique. Décrivant des symptômes terribles, faisant d’eux des dangers pour leur entourage comme pour eux-mêmes, les deux joueurs ont redonné une visibilité médiatique à un phénomène que le milieu médical a déjà dénoncé par le passé et qui a donné lieu à des mesures de la part des instances dirigeantes du rugby dont il faut malheureusement craindre qu’elles ne soient insuffisantes.

S’il faut louer la vigilance accrue dont font preuve les arbitres sur les plaquages hauts, les sanctions infligées à leurs auteurs ou les protocoles « commotions » mis en œuvre aujourd’hui, ces réponses apparaissent encore trop lacunaires.

On pourrait ainsi pointer les regroupements, qui se comptent par dizaines dans un match, et qui sont souvent l’occasion de charges à l’épaule non sanctionnées bien que provoquant des chocs massifs sur des joueurs dont l’attitude ou la position augmentent la vulnérabilité.

Au-delà, c’est malheureusement la philosophie même du rugby tel qu’il est aujourd’hui pratiqué au plus haut niveau qui interroge. De plus en plus massifs et véloces, les joueurs professionnels subissent apparemment sans broncher, ou si peu, des chocs importants et répétés. Et le gainage musculaire, sans parler des casques en tissus, ne pourront jamais permettre d’éviter à leur cerveau de percuter leur boîte crânienne et de subir des lésions dont certaines apparaissent irréversibles.

Les derniers témoignages sont glaçants qui dévoilent le quotidien d’anciens joueurs dont les souvenirs, les plus anciens comme les plus récents, leur semblent écrits sur du sable et pour lesquels il n’existe aujourd’hui aucun traitement efficace.

Cette situation inacceptable, peut-on y mettre fin ? Malgré la meilleure volonté du monde – qui s’est déjà manifestée pour la mêlée ou, on l’a dit, les plaquages hauts, l’aménagement des lois du jeu ne permettrait, au mieux, que de diminuer la fréquence des chocs sans en minorer l’intensité. Car à moins de supprimer purement et simplement ce qui en font la spécificité, toutes les règles du monde n’empêcheront pas les athlètes d’un sport de combat collectif de travailler toujours plus dur pour être encore plus fort, plus rapides, plus endurant et, par conséquent de contribuer à le rendre bien plus dangereux qu’il ne l’était du temps de Michel Crauste.

La responsabilité de ce phénomène de « brutalisation » est partagée par tous, les acteurs eux-mêmes, joueurs et dirigeants, annonceurs et diffuseurs, mais également les simples amoureux de ce sport, parfois plus admiratifs des « tampons » et percussions assénés par les joueurs à leurs vis-à-vis que devant un cadrage-débordement.

Il faut s’en convaincre : chacun doit se remettre en question et se demander s’il est acceptable d’être amoureux du rugby à en perdre la tête.

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Équipe de France Espoir

Dimanche, Twickenham ne fut pas Waterloo, donc. Et il s’en est fallu de bien peu à l’équipe de France pour qu’elle ne fasse de ce 6 décembre un Austerlitz, elle qui pourtant n’alignait pas son XV « type » mais une formation constituée par Fabien Galthié et son staff pour pallier le départ des titulaires qui avaient épuisé les trois feuilles de match autorisées par la convention FFR/LNR.

Nombreux furent les observateurs qui au mieux craignaient, au pire prédisaient une déroute pour la formation tricolore cumulant quelques dizaines de sélections seulement – dont trente pour le seul Brice Dulin. Certains journaux outre-Manche allèrent même jusqu’à qualifier la rencontre de « farce », tant les forces leur paraissaient déséquilibrées entre les « gladiateurs » autoproclamés d’Eddie Jones et les « Marie-Louise » de Fabien Galthié.

En fait de farce, c’est un sacré tour que la bande de jeunes coqs a bien failli jouer à Owen Farrell et ses copains. Il ne leur manqua pas grand chose, en effet. Un peu plus de lucidité dans derniers moments du temps réglementaire et, plus encore, dans une prolongation disputée selon un mode, la « mort subite », qui aura davantage tétanisé les tricolores que leurs adversaires.

Mais si, au final, ce sont les Anglais qui brandirent la coupe remise au vainqueur de cette « Coupe d’automne » sans véritable enjeu que celui de remplir les caisse des fédérations participantes, leurs embrassades au coup de sifflet de l’aimable Monsieur Brace (si aimable qu’il sera certainement réinvités par les Anglais pour les arbitrer de nouveau…) ressemblaient davantage à du soulagement que de l’exultation.

Soulagement de n’avoir pas été humiliés par des joueurs qui n’avaient qu’un peu plus de deux semaines de vécu commun, et qui auraient pu, avec davantage de réussite, rappeler à leurs adversaires combien leur confiance en eux peut parfois, et pour leur plus grand péril, confiner à la suffisance.

Si le terme de « défaite encourageante » n’était pas aussi galvaudé, on l’emploierait certainement pour qualifier le résultat d’une équipe de France aussi expérimentale. Face à des Anglais décidément toujours dépourvus de plan B, jouant avec leur pied plus souvent qu’avec leur tête, les hommes de Fabien Galthié ont affiché bien davantage que des vertus guerrières puisées dans la fameuse sainte frousse, celle de prendre une volée, et qui vous fait vous transcender.

Il y a certainement eu un peu de ça, mais pas seulement. L’organisation défensive mise en place par Shaun Edwards a parfaitement fonctionné et bien que clairement perfectible, l’animation offensive a été très intéressante. Plus important encore, chaque joueur a démontré qu’il n’avait pas été appelé pour jouer les utilités mais pour montrer sa valeur et affirmer sa candidature pour le groupe constitué en vue de la prochaine Coupe du monde.

A cet égard, le contrat est rempli. Tous, à des degrés divers, ont répondu présent et continueront à talonner de près les titulaires qui se sont dégagés des matchs du printemps et du début de l’automne. Certains, comme Cameron Woki, Brice Dullin voire Anthony Jelonch, tout trois auteurs de performances remarquables, pourraient bien postuler à une place dans le XV qui débutera en Italie le 6 février prochain. La deuxième-ligne Géraci – Pesenti s’est révélée aux yeux du plus grand nombre, et redonne le sourire à ceux qui doutaient de la relève à des poste censément en souffrance.

A l’ouverture, Mathieu Jalibert, qui peinait à montrer tout son potentiel sous le maillot bleu, a enfin saisi l’occasion de justifier pourquoi le staff tricolore lui maintient sa confiance, alors que l’entrée de Louis Carbonel a convaincu tout le monde qu’à ce poste, la France a désormais des problèmes de riche. Quant à Baptiste Couilloud, il fait planer sur l’autre Baptiste, Serin, la perspective d’une sacrée concurrence.

Et que dire de Yoram Moefana, qui, du haut de ses 20 ans, affiche des attitudes de vieux briscard et une « gnaque » de haute intensité au centre de l’attaque tricolore ?

Il faudrait, à ce tableau d’honneur, convoquer tous ceux qui ont foulé la pelouse de Twickenham dimanche. Ils ont, tous, contribué à entretenir l’optimisme né des résultats enregistrés depuis le début de cette année voire à le faire croître parmi tous les supporters tricolores qui savent désormais que le groupe façonné par Fabien Galthié, Raphaël Ibanez et leur encadrement a le talent et le potentiel pour écrire quelques très belles pages de l’histoire du XV de France.

Cette équipe de France qui a joué dimanche, bien plutôt que « l’équipe B » voire « l’équipe C », c’est l’équipe de France Espoir.

Avec une majuscule.

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Éviter Waterloo

Dimanche, l’équipe de France de rugby affrontera son homologue anglaise pour le compte du dernier match de l’Automn Cup, association de fédérations à but lucratif moins destinée à promouvoir le rugby qu’à tenter de renflouer les caisses bien vides des instances dirigeantes du rugby européen.

Jusqu’en 2007, les Eurostars en provenance de France avaient pour terminus Waterloo Station. Pas franchement engageant, en forme de terminus des prétentions pour les rugbymen venant en Angleterre y disputer leurs matchs face au XV de la Rose. Paradoxalement, ses Waterloo, l’équipe de France les a plutôt connus depuis que les trains arrivent de l’autre côté de la Tamise, à Saint-Pancras.

Il se trouve que ledit Saint-Pancras est le patron des enfants. Et cela tombe plutôt bien s’agissant de la rencontre de dimanche. En effet, le XV de France, qui pendant des années n’a pas vraiment su à quel saint se vouer, pourrait bien se placer cette fois sous la protection de Pancras tant l’équipe qu’il va présenter apparaît bien juvénile. Quasi-inchangé par rapport à celui qui a vaincu l’Italie samedi dernier, le groupe retenu par Fabien Galthié fait figure de « Marie-Louise », ces gamins rassemblés par Napoléon pour mener ses dernières batailles.

Autour de Brice Dullin et Uini Atonio, qui du haut de leurs trente ans et autant de sélections chacun, apparaissent comme les deux seuls grognards de l’équipe, ce sont des joueurs inexpérimentés et très jeunes qui vont affronter un XV d’Angleterre, ce dernier alignant de son côté sa meilleure équipe du moment.

Cette confrontation particulièrement déséquilibrée, on la doit avant tout à la manière employée par la FFR pour traiter le dossier de la mise à disposition des sélectionnés durant la fenêtre internationale définie par World Rugby. Sans l’intransigeance de son président, qui tenait absolument à leur faire disputer six matchs quand les clubs du Top14 avaient proposé qu’ils en jouent cinq, c’est l’équipe-type de Fabien Galthié qui s’apprêterait certainement à défier le XV de la Rose et non une formation qui n’a que deux petites semaines de vécu en commun, avec des joueurs peu expérimentés.

Les plus optimistes de ses supporters verront dans cette situation une occasion rêvée de donner du temps de jeu à des joueurs qui n’auraient sans cela que peu voire pas du tout porté la tunique bleue, et de se montrer dans la perspective de la prochaine Coupe du monde.

Les autres croiseront les doigts pour ne pas vivre le genre de moments auxquels ils sont plus habitués en été, lorsque les sélectionneurs emmènent avec eux en tournée aux antipodes un effectif composite dont les valises reviennent le plus souvent lestées de quelques magistrales déculottées.

Même si la jeune garde tricolore a affiché samedi dernier de belles vertus d’engagement et d’implication, tant individuelles que collectives, il faut craindre qu’elles ne suffisent pas dimanche à leur éviter une déroute.

Au-delà de ce qu’un tel résultat impliquerait sur la confiance des joueurs concernés – dont certains ont un vrai potentiel de titulaire, et sur la crédibilité de la FFR auprès de ses partenaires européens, il faut regretter que Fabien Galthié n’ait pu compter sur son groupe tout au long de cette période, quand on sait combien chaque match compte pour la préparation de l’échéance de 2023.

L’histoire retient que les « Marie-Louise » ont réalisé des prouesses sur les champs de bataille. Mais sans, hélas, permettre à Napoléon d’éviter Waterloo.Souhaitons, sans trop y croire, que la comparaison avec nos jeunes tricolores n’aille pas jusque-là.

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XV de France : peut mieux faire, et c’est tant mieux !

En battant l’Ecosse dimanche à Murrayfield, le XV de France enchaîne sa troisième victoire de rang. C’est la deuxième fois cette année que les Bleus alignent trois victoires de suite. Si l’on met entre parenthèses la Coupe du Monde au Japon – avec déjà l’influence déterminante de la bande à Galthié, une telle série ne leur était pas arrivée depuis l’édition mondiale précédente en Angleterre. Quant à afficher un bilan de six victoires en sept rencontres, il faut remonter à 2003 pour en retrouver un identique.

Certes, Il n’y a dans ce flatteur tableau de chasse ni All Blacks, ni Springbok ni Wallaby. Mais les vaches maigres de la dernière décennie ont appris aux supporters tricolores à faire la part des choses et évaluer à leur juste mesure les succès acquis face à des Celtes ou des Anglais qui avaient, jusqu’à il y a peu encore, pris la mauvaise habitude d’imposer leur loi chez eux comme chez nous.

Ainsi l’Ecosse n’avait-elle pas plié le genou chez elle devant la France depuis 2014. Cette Ecosse qu’on présente toujours comme la plus faible des Home Nations depuis le début du deuxième millénaire affichait jusqu’à hier un bilan équilibré de quatre succès et quatre défaites lors des huit dernières confrontations avec le XV de France.

S’il ne faut pas bouder son plaisir devant ces résultats, et mesurer l’ampleur des progrès accomplis, les critiques qui ont accompagné la prestation française à Edimbourg ont leurs vertus. Elles sont l’expression légitime d’une attente née non seulement du travail accompli par Fabien Galthié, son staff et les internationaux, mais également de la qualité de l’effectif tricolore dont on voit bien qu’il a les capacités pour faire mieux.

Faire mieux, c’est d’abord se discipliner. Trop de fautes sont encore venues entacher l’efficacité défensive des Bleus. Certaines sont intervenues dans des situations où elles étaient évitables. Faire mieux, c’est ensuite gagner en précision sur les renvois adverses, pour ne pas rendre des ballons et subir la pression après avoir inscrit des points. Faire mieux, c’est améliorer encore la variation des schémas offensifs et renforcer la qualité du jeu au pied, en particulier d’occupation.

Un joueur français a concentré plus que d’autres les critiques : l’ouvreur Mathieu Jalibert qui suppléait Romain Ntamack a rendu une copie moyenne au regard de son immense potentiel. Des erreurs au pied comme à la main, plusieurs choix offensifs discutables ont terni une performance qui, dans l’ensemble, a manqué de relief.

Il faut naturellement tenir compte de celle de son demi-de-mêlée qui n’a pas non plus livré un match aussi accompli que les précédents. Pour autant, avec un pack pas spécialement dominé par son vis-à-vis, on attendait davantage de la part du maître à jouer bordelais.

Sa position de remplaçant de Romain Ntamack lui complique évidemment la tâche, car il n’aura pas la même latitude que le Toulousain pour s’installer à un poste qui ne souffre pas l’approximation. Pour autant, ce qu’il montre semaine après semaine avec son club doit l’encourager à persévérer, même si le temps presse et la concurrence de Louis Carbonel se fait de plus en plus manifeste, même si l’absence de temps de jeu accordée au Toulonnais fait planer le doute sur son avenir international, à brève échéance tout au moins.

Peu mieux faire, donc, cette équipe de France. Et peuvent mieux faire, ceux qui la composent.


Et c’est tant mieux ! Cela veut dire combien le XV de France est aujourd’hui porteur d’ambitions auxquelles ses supporters ne voulaient plus croire depuis plusieurs années. Et, surtout, d’un potentiel capable de les assouvir.

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