Une question de respect, mais pas seulement.

Les deux épisodes sont survenus à quelques semaines d’intervalle, une presque coïncidence calendaire qui n’en est pas une sur le plan éthique : après Jacques Brunel évinçant Mathieu Bastareaud de sa liste pour la prochaine coupe du Monde au début du mois de juin, le Stade français Paris annonçait récemment le départ de Sergio Parisse.

Pas de quoi hurler au scandale, a priori. Dans le premier cas, le choix sportif du sélectionneur, certainement guidé par son nouvel « adjoint », Fabien Galthié, se comprend comme l’illustration de la recherche d’un jeu plus dynamique, fondé sur une intensité physique que Mathieu Bastareaud n’est peut-être pas en mesure de proposer sur l’ensemble d’un match. Dans le second cas, les critiques de Sergio Parisse à l’égard de son entraîneur Heyneke Meyer étaient un secret de polichinelle il n’est pas anormal que la collaboration entre les deux hommes cesse dans l’intérêt de chacun.

Ce qui est critiquable n’est donc pas la décision des staffs mais bien plutôt la façon dont ont été traitées ces deux situations.

Interrogé sur l’éviction de Mathieu Bastareaud, Jacques Brunel a indiqué n’avoir pas pris le soin de prévenir celui-ci avant de rendre publique sa décision. Le sélectionneur a d’ailleurs renchéri en précisant qu’il ne l’avait pas plus fait avec les autres candidats à la Coupe du Monde. D’abord ignoré par Brunel à sa prise de fonctions, puis appelé à la rescousse par le même lorsque les premiers mauvais résultats sont survenus, au point d’être désigné comme vice-capitaine du XV de France, Mathieu Bastareaud pouvait légitimement attendre du sélectionneur qu’il lui annonce simplement sa décision. Il n’est même pas certain que l’ex-Toulonnais attendait des explications sur les motifs de son absence. Plus certainement, celui qui découvrira bientôt le rugby « made in US » aurait sans doute souhaité ce que la plus élémentaire des politesses exige de quelqu’un auquel on apporte un coup de main.

Le cas Parisse est de la même eau. Capitaine emblématique du Stade français dont il porta les couleurs durant quinze ans, Sergio Parisse a vécu les bonheurs comme les galères de ce club dont il fut aussi l’un des meilleurs VRP. Ses qualités techniques et athlétiques qui ont fait de lui l’un des tout meilleurs troisième-ligne centre du monde se faisaient moins impressionnantes ces deux dernières saisons. L’âge avançant, les blessures se multipliant, Parisse n’était plus tout à fait aussi indispensable qu’avant. Il n’en demeure pas moins qu’un simple communiqué de presse laconique apparaît pour le moins inapproprié pour saluer le départ d’un joueurs iconique du club, qui n’a jamais caché son attachement ni économisé ses efforts pour lui.

Certes, les comportements discutables comme ceux-ci n’ont pas manqué dans l’histoire du rugby français. Et l’amateurisme marron de jadis a pu lui aussi proposer quelques exemples de présidents oublieux des services rendus ou de sélectionneurs peu portés sur la courtoisie.

Pour autant, le même amateurisme ne se gargarisait certainement pas autant que son descendant professionnel des fameuses valeurs censées irriguer le rugby. Avoir un semblant d’égard pour ces deux « personnages » de l’ovalie hexagonale ne relève pas seulement de la politesse, mais également et plus prosaïquement de la promotion d’un sport qui doit se battre pour exister médiatiquement et conserver son pouvoir d’attraction – comme l’illustre douloureusement l’évolution des statistiques de licenciés.

Faire preuve d’un minimum de considération pour Bastareaud, Parisse et tous ceux qui n’ont pas la même « surface médiatique » n’est donc pas seulement une question de respect. C’est aussi une façon de diffuser une image positive du rugby professionnel, et, partant, de l’ensemble de la discipline.

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Après le désespoir, des espoirs ?

© Juan Gasparini

L’exploit n’est pas mince. Il est, pour le rugby français, une magnifique bouffée d’oxygène dans une période où les motifs de se réjouir ne sont pas légions : l’équipe de France masculine des moins de vingt ans est parvenue à conserver son titre acquis l’an passé. En réalisant cette passe de deux, les « U20 » tricolores font aussi bien que l’Angleterre (2013-2014) et deviennent la troisième sélection nationale à compter au moins deux trophées, loin derrière la Nouvelle-Zélande (6 fois titrée) mais au contact de l’Angleterre (3) et devant l’Afrique du Sud (1).

Cet exploit a sans doute été rendu possible par un concours de circonstances très favorables : les Bleuets ont décroché leur place en demi-finales malgré un gros revers face à l’Argentine au gré d’une victoire des Sud-Africains sur de très décevants Baby Blacks, et, à la différence de l’année précédente, n’ont eu à affronter ni les Néo-Zélandais, ni les Anglais, éliminés en phase de poule.

Si ce succès apparaît quelque peu « heureux », il n’est certainement pas le fruit du hasard. Plusieurs des champions 2019 figuraient déjà dans le groupe – voire dans le XV titulaire – sacré en 2018, dont Louis Carbonel, prolifique ouvreur dont le taux de réussite dans l’exercice des coups de pied n’est pas étranger à la réussite de son équipe. L’expérience d’une compétition réussie l’an passé a sans conteste apporté non seulement de la lucidité dans les moments clés mais également de la confiance lorsqu’il fallait affronter des conditions de jeu difficiles.

L’autre facteur-clé est sans doute à chercher du côté du Top14 et de la ProD2. Au moins la moitié du groupe évolue au sein des effectifs professionnels et ont pu disputer des matchs dans ces championnats. Au-delà des titularisations et entrées en cours de partie, le fait de se préparer dans un groupe pro enrichie nécessairement l’approche du rugby et ses exigences au haut niveau.

La politique des JIFF (joueurs issus des filières de formation) est-elle responsable de ces résultats remarquables de la part des U20 ? Il serait faux d’en faire la seule raison. D’abord parce qu’il faut louer les acteurs de la formation qui ont certainement fait évoluer leurs méthodes et leurs outils. Ensuite parce qu’on ne peut écarter le phénomène générationnel pouvant conduire à plusieurs années sans l’émergence de talents susceptibles de glaner des titres internationaux.

Les JIFF, avec leur cortège d’effets indésirables qu’il ne faut pas occulter, ont pourtant contribué à installer une forme de mécanique vertueuse, poussant notamment les clubs à accentuer leurs efforts pour intégrer la formation des jeunes les plus prometteurs dans leur structure professionnelle. Il n’est qu’à voir la réussite toulousaine actuelle pour s’en convaincre. Désormais, un « espoir » n’est plus seulement un joueur potentiellement utilisable, côtoyant les pros de loin en loin et susceptible de combler les trous en cas de doublon ou de blessure (et d’indisponibilité de joker médical…). Il est, de plus en plus régulièrement, un élément incontournable de la stratégie sportive des clubs.

Tous les jeunes titrés en 2018 et 2019 ne seront pas candidats à un maillot bleu en 2023. On peut même affirmer que tous ne joueront pas en Top14 ni même en ProD2. Mais la conjonction de ces sacres mondiaux et de l’émergence de plusieurs talents déjà reconnus par les clubs professionnels donne à ceux que la situation actuelle du XV de France désespèrent sinon la conviction de lendemains qui chantent du moins la perspective d’un ciel un peu plus bleu.

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XV de France : quand c’est flou, il y a un loup

Jacques Brunel – qui est toujours officiellement le patron du XV de France malgré l’arrivée de Fabien Galthié, déjà désigné comme son successeur dans quelques mois – a livré la liste des 31 joueurs sélectionnés pour participer à la prochaine coupe du monde au Japon, auxquels s’ajoutent 6 réservistes destinés à pallier d’éventuels forfaits de dernière minute.

Le moins que l’on puisse dire est que la liste elle-même, comme les explications données par le sélectionneur, donnent un sentiment de flou artistique. Entre les absents pour cause officielle de blessure et les sélectionnés toujours sur le flanc, les appelés au nom de la vitesse de jeu et ceux qui figurent dans la liste malgré d’évidentes carences dans ce domaine, entre les choix fondé sur le principe de « l’homme en forme » et ceux qui ne sauraient d’évidence reposer sur ce même principe, les motifs sont légions de considérer avec circonspection cette liste dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne porte pas à l’optimisme.

A vrai dire, la composition dévoilée ce mardi est à l’image du staff : hétérogène et sans véritable identité collective. Quand certains appelaient à un renouvellement en profondeur de l’effectif pour préparer l’avenir en utilisant la campagne nipponne comme répétition grandeur nature de l’édition française dans quatre ans, d’autres espéraient un groupe composé des cadres les plus méritants de ces dernières saisons sous le maillot bleu.

On aura finalement eu un peu des deux, avec des petits nouveaux n’ayant jamais revêtu la tunique frappée du coq mais bigrement prometteurs pour les échéances postérieures (Setiano, Mauvaka, et même Raka, malgré une saison en dents de scie…), et des anciens sur lesquels s’appuyer, à condition qu’ils se donnent les moyens d’arriver au Japon à leur meilleur niveau – ce qui est loin d’être assuré (Poirot, Fofana, fickou, Vahaamahina, ou, évidemment, Guirado). S’y ajoutent les hommes en forme de ces derniers mois (Dupont, Doumayrou, Guitoune, Lambey…), qui côtoient des internationaux dont on peut précisément discuter les performances du moment (Machenaud, Serin ou Picamoles…).

Cette tenace et désagréable impression de bric-à-brac sans colonne vertébrale pourra-t-elle évoluer au gré de la préparation, lorsque la philosophie générale du jeu souhaité par Fabien Galthié, dont on ne peut imaginer qu’il ne l’imposera pas, aura imprégné ce groupe ? Il faut l’espérer.

En attendant, le flou qui entoure la composition du groupe France contribue grandement à nourrir les interrogations des amateurs de rugby sur la gestion du XV de France depuis deux ans, et sur les capacités du staff à qualifier l’équipe pour les quart-de-finale de la prochaine Coupe du monde.

Comme le dit l’adage, quand c’est flou, il y a un loup. Et ça, ce n’est jamais bon pour un coq…

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Eloge de la patience

Le Stade toulousain a remporté samedi le Bouclier de Brennus, donnant à son palmarès extraordinaire l’éclat d’un chiffre rond : 20 titres, soit six de plus que le Stade français – dont une bonne moitié a été glanée dans les premières années d’un championnat de France qui se réduisait à quelques clubs, neuf de plus que l’ogre Biterrois qui écrasa de son pack d’airain le rugby des années 70 et 80.

Pour parvenir à inscrire une nouvelle fois son nom sur le précieux « bout de bois », le Stade toulousain a battu un Clermont qui aura un peu donné l’impression de n’avoir toujours pas décroché de son paletot son étiquette de perdant magnifique, malgré deux trophées remportés en 2010 et 2017.

Impatients de mettre fin à cette fichue série de quatre défaites en finale face à Toulouse, les Clermontois ont bafouillé leur rugby et laissé filer au score un adversaire pourtant à leur portée, comme en témoigne le score final (24-18).

Bête noire de l’ASMCA qu’il a donc battue une cinquième fois, le Stade toulousain aura su faire preuve sur ce match d’une vertu qui aura un peu manqué aux Auvergnat samedi soir, vertu cardinale de ce club, tout particulièrement depuis 2015 : la patience.

En prenant les rênes de Toulouse en juillet 2017, Didier Lacroix a choisi de maintenir le manager Ugo Mola à son poste, malgré une saison totalement ratée, le Stade terminant à une peu enviable douzième place. Sans céder à ceux, nombreux, qui en réclamaient la tête, Didier Lacroix a renforcé la cohérence de l’approche sportive du club, avec une coordination plus poussée entre formation et équipe professionnelle, en plaçant à des postes clés quelques anciens coéquipiers totalement en phase avec l’objectif de rendre à Toulouse non seulement la première place en Top14, mais également son leadership dans l’approche « totale » du rugby qui a longtemps fait sa légende.

De la patience, donc, les dirigeants toulousains en ont fait preuve, pour laisser Ugo Mola tâtonner encore lors de la saison 2017-2018 pour finalement trouver cette année le bon équilibre entre jeunesse et expérience, entre combat et évitement, entre défense de fer et attaque de feu.

L’approche sportive impulsée par Ugo Mola a porté ses fruits, la finale reproduisant sur 80 minutes le film d’une saison remarquable : le Stade a d’abord défendu de manière admirable, mêlant intensité et intelligence, ciblant les faiblesses clermontoises et profitant de l’incapacité auvergnate à sortir proprement de son camp. La pression défensive des hommes d’Ugo Mola a étouffé ceux de Franck Azéma, avant que les attaquants toulousains ne bonifient superbement quelques occasions de scorer, peu nombreuses mais décisives.

Le Stade toulousain est un beau vainqueur, qui a planté les graines d’un succès que certains le verraient bien cultiver encore plusieurs années. Car il est du rugby comme du jardinage : la patience est toujours durablement récompensée.

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